Dans la grande course à la distinction, moi, je ne suis pas pareil. Je ne suis pas pareil, mais pas du tout. Je suis un rebelle. Je n'ai
aucun piercing. Pas un tatouage. Pas le crâne rasé. Juste les pieds qui puent un peu en fin de soirée et encore, faut s'approcher.
Ce n'est pas comme ça la distinction. D'ailleurs, n'en déplaise au grand-Pierre, l'important n'est plus la distinction, ni la lutte des
classes, ni les pots de vin, ni le pot au feu, ni rien. Camarades, l'heure est au conformisme. Un beau conformisme...
La fille en face de moi, hier au café, était une rebelle. Elle était teinte en blonde, elle montrait le gras de son ventre percé quand elle
téléphonait pour ne rien dire. Elle avait une profonde impression d'exister. J'étais invisible en face d'elle. Elle était trop maquillée, on aurait dit un poisson rouge. Elle avait sans doute de
grosses veines bleues sur les seins, preuve que la nature s'endort. Nous sommes en 2008. Il fut une époque où les centres commerciaux se nommaient ainsi, ça faisait futuriste. J'ai lu dans la
presse américaine sans rire que l'armée américaine va bientôt être équipée de robots, cop ou Terminator, pour éviter les morts dans le bon camp. 2008, c'est de la
science-fiction. Je viens aussi de lire que Claudio Magris - l'auteur de Danube - imagine le monde tel qu'il le voit, comme on le dépeignait dans Blade Runner, à l'époque où les
centres commerciaux... Et l'autre imbécile (je ne sais plus volontairement son nom) de raconter dans L'Express que nous entrons dans une société "à l'israélienne."
Mes amis m'ont dit de me taire, je me mêle tout le temps de tout, je m'emmêle, j'ai un avis. Tais-toi donc un peu et laisse faire. C'est
vrai, ils ont raison. Rien ne me regarde autant que la fille poisson rouge en face de moi, avec son tatouage de papillon sur l'épaule et son ventre percé. Je n'allais pas lui demander si elle
aimait le Monbazillac ou les vieux Michel Fugain. L'époque est au rien-dire. Je n'allait pas lui demander si l'essoufflement terminal d'Internet est mauvais signe, ou bien si le summum du confort
moderne que l'on partage tous, c'est de ne plus avoir rien à se dire. Même les proches qui ont des problèmes préfèrent les confier à un curé moderne pour la modique somme de 500 francs, enfin, en
Euros je ne sais plus.
L'autre jour à la librairie, je discute avec le vendeur. C'est une vraie librairie, un vrai vendeur. Non pas même qu'il veuille me vendre
quoi que ce soit. Il me parle de littérature américaine, on saute du coq à l'âne. Il a un chapeau ridicule mais je ne lui en veux pas. Il m'a donné envie.
C'est la première génération, celle-là, des poissons rouges. La première qui a accès simultanément, immédiatement à tout. Et les poissons
rouges ne veulent rien. Ne pas sortir du bassin, surtout, ne pas sortir du bassin. Il n'y a rien qui ne puisse réveiller l'enfant mort chez les adolescents somnambules. Reste la violence en lieu
et place du vocabulaire.
Comment vais-je apprendre la patience à mon môme, alors que ses copains auront tout immédiatement et à profusion ? Comment lui dire d'y aller
mollo, de prendre son temps, que l'appétit vient en mangeant ? Je n'avais même pas osé dire cela à une fille qui m'accueillit dans son lit autrefois, et - suprême érotisme - ne me vit pas
m'endormir, elle qui avait le sommeil lourd. Faut dire que je ne dormis pas cette nuit-là, sans oser même lui demander ne serait-ce que l'heure, les minutes, les secondes.
Mais à l'époque, je rêvais déjà de voyages...
C'est vous qui le dites...