Le bébé est mort avant de naître, peut-être quelques minutes avant. Le père a de grands yeux bleus, la mère aussi mais ils sont tout petits et presque fermés comme si la lumière ne signifiait plus rien.

 

La mère repense à sa mère à elle.

 

Sa mère à elle a eu autrefois un bébé qui aurait pu être sa soeur. Mais sa mère à elle a perdu son bébé de la même façon, dans un hôpital, un peu avant la date où l'on se réjouit du petit nouveau.

 

Sa mère à elle a eu des complications après qu'elle eut perdu celle qui aurait dû être sa soeur. Elle a été soignée mais la rumeur veut que les médicaments des années soixante-dix ont déréglé tout dans son corps...

 

Sa mère à elle a perdu l'un de ses frères dans un accident de voiture. Elle était enceinte. Deux mois après je crois, elle perdait son bébé.

 

Et je regardais ma cousine pleurer mon petit-cousin découragé de vivre à l'avance sans même trouver un mot dans ma panoplie habituelle, comme si les habitudes des morts tout autour ne servaient à rien.

par Marc Grousset publié dans : Impuissances
Vendredi 29 février 2008
ajouter un commentaire commentaires (0)   

Dans la grande course à la distinction, moi, je ne suis pas pareil. Je ne suis pas pareil, mais pas du tout. Je suis un rebelle. Je n'ai aucun piercing. Pas un tatouage. Pas le crâne rasé. Juste les pieds qui puent un peu en fin de soirée et encore, faut s'approcher.

 

Ce n'est pas comme ça la distinction. D'ailleurs, n'en déplaise au grand-Pierre, l'important n'est plus la distinction, ni la lutte des classes, ni les pots de vin, ni le pot au feu, ni rien. Camarades, l'heure est au conformisme. Un beau conformisme...

 

La fille en face de moi, hier au café, était une rebelle. Elle était teinte en blonde, elle montrait le gras de son ventre percé quand elle téléphonait pour ne rien dire. Elle avait une profonde impression d'exister. J'étais invisible en face d'elle. Elle était trop maquillée, on aurait dit un poisson rouge. Elle avait sans doute de grosses veines bleues sur les seins, preuve que la nature s'endort. Nous sommes en 2008. Il fut une époque où les centres commerciaux se nommaient ainsi, ça faisait futuriste. J'ai lu dans la presse américaine sans rire que l'armée américaine va bientôt être équipée de robots, cop ou Terminator, pour éviter les morts dans le bon camp. 2008, c'est de la science-fiction. Je viens aussi de lire que Claudio Magris - l'auteur de Danube - imagine le monde tel qu'il le voit, comme on le dépeignait dans Blade Runner, à l'époque où les centres commerciaux... Et l'autre imbécile (je ne sais plus volontairement son nom) de raconter dans L'Express que nous entrons dans une société "à l'israélienne."

 

Mes amis m'ont dit de me taire, je me mêle tout le temps de tout, je m'emmêle, j'ai un avis. Tais-toi donc un peu et laisse faire. C'est vrai, ils ont raison. Rien ne me regarde autant que la fille poisson rouge en face de moi, avec son tatouage de papillon sur l'épaule et son ventre percé. Je n'allais pas lui demander si elle aimait le Monbazillac ou les vieux Michel Fugain. L'époque est au rien-dire. Je n'allait pas lui demander si l'essoufflement terminal d'Internet est mauvais signe, ou bien si le summum du confort moderne que l'on partage tous, c'est de ne plus avoir rien à se dire. Même les proches qui ont des problèmes préfèrent les confier à un curé moderne pour la modique somme de 500 francs, enfin, en Euros je ne sais plus. 

 

L'autre jour à la librairie, je discute avec le vendeur. C'est une vraie librairie, un vrai vendeur. Non pas même qu'il veuille me vendre quoi que ce soit. Il me parle de littérature américaine, on saute du coq à l'âne. Il a un chapeau ridicule mais je ne lui en veux pas. Il m'a donné envie.

 

C'est la première génération, celle-là, des poissons rouges. La première qui a accès simultanément, immédiatement à tout. Et les poissons rouges ne veulent rien. Ne pas sortir du bassin, surtout, ne pas sortir du bassin. Il n'y a rien qui ne puisse réveiller l'enfant mort chez les adolescents somnambules. Reste la violence en lieu et place du vocabulaire.

 

Comment vais-je apprendre la patience à mon môme, alors que ses copains auront tout immédiatement et à profusion ? Comment lui dire d'y aller mollo, de prendre son temps, que l'appétit vient en mangeant ? Je n'avais même pas osé dire cela à une fille qui m'accueillit dans son lit autrefois, et - suprême érotisme - ne me vit pas m'endormir, elle qui avait le sommeil lourd. Faut dire que je ne dormis pas cette nuit-là, sans oser même lui demander ne serait-ce que l'heure, les minutes, les secondes.

 

Mais à l'époque, je rêvais déjà de voyages...

par Marc Grousset publié dans : Démagogie
Vendredi 29 février 2008
ajouter un commentaire commentaires (0)   

Si seulement l'on pouvait dire « je » d'une façon discrète. Cela n'est guère possible. Il faut l'ouvrir trop grande, c'est inconvenant. « Je » me fait de plus en plus peur. « Je » a perdu ses rêves d'enfants. « Je » n'a plus envie d'être un aventurier. « Je » n'a plus guère les moyens.

 

Il faut se rendre à l'évidence. Les pays lointains et les poignées de mains et les accolades sont bons pour les courageux, les téméraires mêmes, ou les bien-nés. Alors voir si l'Inde est toujours lointaine de ses yeux vus, c'est difficile, surtout quand on s'aperçoit que l'on n'osera plus, qu'il faut se loger, se nourrir, faire quelque chose de sa vie.

 

Mes rêves me quittent, le temps se rétrécit, il va falloir gérer, côute que coûte, le temps qui reste. À la goutte près, pour ne pas en perdre un zeste.

 

Je sens déjà le rêve petit-bourgeois du logis et de la poutre en chêne. « Je » me fait peur encore un peu, pour quelques minutes sans doute.

par Marc Grousset publié dans : Illusions
Vendredi 29 février 2008
ajouter un commentaire commentaires (1)   

Pour déménager, il faut vraisemblablement visiter les maisons des autres. Croyant a priori découvrir des merveilles, quelle ne fût pas ma surprise quand l'envie de vomir faillit m'engloutir entre la chambre du fils (bleue velours épais) et celle des parents, même velours épais, mais rose cette fois. Dans la chambre des parents, la volonté de décoration est claire. On se cherche un style, on y met son âme. Et l'horreur surgit. Quelle âme tordue peut donc aimer s'afficher sur une photo d'il y a 25 ans, grosse moustache et noeud papillon et lunettes noires pour lui, le jour de leur mariage à eux, actuels propriétaires ? Comment apprécier cette table basse faite d'une femme de stuc jambes écartées et seins nus, le tout soutenant un verre épais du plus bel effet ? Mais où vont-ils chercher tout cela ?

 

L'overdose de visites des maisons des autres fut rude. On y découvrit que les générations récentes sont les proies faciles d'un décorum laid, lourd, comme les chansons de Céline Dion, alors que ce couple de petits vieux tout sourire, entre l'aspirateur chrome/bakélite et le porte-manteau année trente, nous proposa un thé, un café, et même un siège et des choses à dire.

par Marc Grousset publié dans : Illusions
Vendredi 29 février 2008
ajouter un commentaire commentaires (1)   

Bienvenue !


boutr64-copie-5.gif boutr641-copie-2.gif
  

Au menu

J'aime visiter


C'est vous qui le dites...

definition de blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus