J'en ai honte. Ma position auto-proclamée d'intellectuel d'une gauche indépendante dont je suis le seul représentant.
Voilà sans doute ce qui m'empêche d'avouer, de cracher le morceau, de me confier, ô mon père, dans votre robe noire et derrière la grille, voilà, j'ai un rêve de pauvre type, je le partage avec
eux.
Qui ? Les pauvres types, vous dis-je.
Quoi ?
Gagner au loto.
Gagner au loto ? me dit le curé. Quelle drôle d'idée !
Moi je ne trouve pas. Pas plus bête que d'accepter les règles du jeu, travailler à la chaîne dans un bureau derrière
un comptoir, travailler pour les autres ou le bien de l'humanité, travailler sa vie entière pour ne pas s'apercevoir. Pas plus bête donc. En plus, les rares fois où j'ai dépensé 6 euros, mon
imagination fut, à l'instar de ma digestion avec un verre de rouge disons, mon imagination fut stimulée. C'est l'effet combiné de l'attente et de la surprise. Ma raison n'a rien à faire
là-dedans, je la laisse au placard. Mais oui c'est un peu minable ! Mais oui il y a mieux à faire ! Sans aucun doute ! Changer le monde ! Je t'en foutrais des changer le monde moi ! Et
comment ? En m'engageant dans la Légion Étrangère ? En quittant tout ? Et pour faire quoi ? Et où aller ? Je me vois mal foutre le feu aux plateaux de télé. Je ne sais pas où ont lieu les
tournages.
Alors que devenir millionnaire en Euros... Hé hé hé. Là, ça pourrait être drôle. S'offrir de l'affichage en ville, des
panneaux 6 par 4 le long des périphériques, avec des slogans révolutionnaires... Tenez, sur fond rose : « Ras le bol d'être fatigué ? Arrêtez de travailler ! ». Et l'adresse de mon blog en bas,
comme dans les forums de Libé, mais en plus classe, en plus « vieille économie ». Il suffirait d'un rien. Le don de soi. Totalement gratuit, inutile, dérisoire comme d'habitude, mais
avec les moyens. Et puis le plaisir de rédiger une simple lettre de démission, avec les honneurs au président, au directeur, à tous les croyants, à tous les supérieurs hiérarchiques, à toutes les
serpillières et à toute l'urine amassée du monde. Puis louer une Ferrari pour une journée et repartir avec. Ce n'est pas que j'aime les bagnoles, c'est que ça correspond un peu à leurs rêves à
eux, les autres... Moi, j'achèterais une Toyota si je gagnais au loto. Ça dure longtemps. Je ne changerais pas pour de vrai. C'est juste que j'aurais les moyens de faire des conneries. Et de
faire boire du bon vin à mes copains. C'est juste à ça que je pense, à tout ce temps acheté jusqu'au prochain tirage, jusqu'à ce que la femme enfumée derrière le comptoir en plastique bleu me
dise « désolée ». Bah là, aucune surprise, au contraire. Je sais que je ne vais pas gagner. Je dépense juste pour l'imagination. En plus, je n'ai jamais joué, hein. Ça ne fait pas cher
payé...
C'est vous qui le dites...