Dans l'un de ces moments sordides où sourd une vengeance aussi inutile que navrante, j'avais répondu à l'une de mes ex-femmes de ma vie que non, je n'avais pas conservé ses lettres comme elle avait conservé les miennes, dans notre premier et dernier échange d'emails interplanétaires, tout juste connecté à 9500 obsolescences par minute, elle à Los Angeles avec un autre, moi et mon os en gelée avec le femme de ma vie actuelle, un peu sournois, presque fier. Victorieux de lui dire d'aller se faire foutre. On a tous des périodes minables, c'est rassurant. Sauf quand elles durent. Et l'on oublie. La mémoire lointaine revient et la récente s'évanouit. La nature ferait n'importe quoi pour nous faire honte de vieillir, c'est incroyable. Ne me parlez plus jamais de la semaine dernière. (ni du Pape, pitié pour les mécréants !).


J'en ai écrit des lettres d'amour à des lointaines à l'époque antique où l'ordinateur coûtait très cher et ne servait qu'à inventer des bombes atomiques pour la guerre froide. Dans la langue de Shakespeare avec des verbes irréguliers appris par cœur, je promettais de l'universel à des filles qui me firent traverser l'Atlantique... dans les deux sens. Au fond d'un vieux carton plein, sur des photos jaunies ou jetées en silence, je les revois avec moi heureuses, ou peut-être était-ce moi qui l'était car, avec le recul, on n'est sûr de rien. J'ai conservé les clichés, réclamant le droit à la faiblesse. Il est beau cet âge où l'on n'a rien à perdre, même pas son temps. Il faudrait le rendre obligatoire. Je l'avoue : j'ai peur des gens sans nostalgie. Ils ont quelque chose d'inhumain. J'avoue tout : ancien combattant.

 

Hier, en cours, je leur en parle. Non pas de mon passé d'amoureux transi, mais du leur à eux, de ce passé bien présent qui file en cascade, de communications en communications, de puces en puces. Et vous, vos souvenirs, ce sera quoi ? Où seront les cartons pleins, et les lettres d'amour ? Vos SMS, vous les archivez ? Je TM ? Vos photos numériques surexposées au flash et métalliques comme une grue, vous les imprimez les yeux rouges et la grimace instantanée ? Qu'allez-vous faire du passé ? Surprise. Silence. Que des zéros et des heins ? Les retrouvailles hasardeuses avec de l'enfouis imprimé, ce n'est pas en défragmentant un disque dur saturé qu'on les fait. L'encre de vos imprimantes ne tiendra pas la route, et si Leica se meurt d'être trop cher, votre passé du moment l'accompagne. Où seront vos anciens amis ? À consommer de l'immédiat, on éjacule précocement, j'en ai bien peur. Déjà que le désir ne perd plus son temps à attendre, voilà que les souvenirs s'en vont en fumée. Et ajoutez-y l'accélération des carrières, les mutations géographiques, et l'etcaetera qui nous colle à la peau.


Une fille me dit que ça fait peur : (silence)... C'est toujours ça. Un couple se tient la main. Comme ils sont au fond de la salle et moi, maître du monde, sur l'estrade, je les trouve attendrissants. Ils voudraient que ça dure. Ils sont tellement proches qu'ils n'ont pas à s'écrire des lettres d'amour. Ils ne savent pas à quoi servent les étrangères lointaines, enfin, je veux dire, à quoi elles servaient. Cent francs. Une carte téléphonique chargée à bloc, et dix minutes avec le New-Jersey pour se raconter qu'on se manque. Se raconter n'importe quoi pourvu qu'on en fasse un scénario pour nos quarante ans. Supprimez la distance, bande de salauds de dictateurs, et vous supprimez l'envie ! Salauds ! Où sont-ils les coupables qui nous obligent à ça ? Ne cherchez pas, c'est nous. J'en suis. J'en bouffe. Du nouveau, du plus plat, du plus rapide, du moins cher, de l'empaqueté, de l'en-ligne (voyez vous-mêmes), du congelé, du clinquant, du zébré, du profilé, du profitable, tout ce que l'optimisme nous propose la plupart du temps.


Et puis, complètement minable, un peu plié, les yeux au ciel à se supplier, je me traite de tous les noms à cause des mots d'amour comme dans Michel Polnareff en 1970, toutes ces choses sans importance que l'on regarde à la loupe pour mieux les enflammer, ces lettres disparues corps et âmes des femmes de ma vie qu'il faudrait rapatrier au carbone 14 pour écrire un bout de l'histoire de mon humanité. Allez-y dans les violons, y'a pas de honte, pas dans le genre bras tatoués.

par Marc Grousset publié dans : On croit rêver !
Mercredi 30 avril 2008
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La façade de l'hypermarché du coin a été revue et corrigée. Autrefois laide en parpaings blancs, la voici laide et métallique, un mur de verre fumé pour masquer l'entrée, pour nous faire croire que les courses, c'est la croisière, et le magasin, un paquebot.


À l'intérieur, des hommes seuls sans doute, forment une proportion importante de la clientèle. Du moins est-ce la conclusion la plus simple que l'on puisse tirer à l'incroyable inflation géographique du rayon porno de la librairie. Sur presque vingt mètres de linéaire, tout en haut à l'abri des bras trop courts des enfants pas concernés, des dizaines de revues en couleurs, certaines sous plastiques, d'autres en vidéos amateurs.


S'étalent là, hilares et pas vraiment désirables, quelques centaines de kilos de chairs salopes, alanguies, maquillées, vitrifiées, plastifiées, chirurgisées, dégoulinantes. Un homme normal n'en voudrait pas. Il faut croire à l'inflation des épouses laides, à la monotonie de la vie nocturne des V.R.P. ou des chauffeurs routiers, à je ne sais quoi. De tout cela une chose est certaine : les monticules pâteux et les lèvres trop maquillées nous le prouvent encore une fois, il est dur de faire des rencontres, et de la difficulté naît le marché, juteux et humide, quand la chair est pauvre.


La culture pute a tout envahi. Une amie m'ayant offert sa collection de Marie-Claire, quel ne fut pas mon étonnement à la vision de ces publicités de marques « haut de gammes », avec des putes, oui, enrobées dans des sacs plastiques jaunes et verts, le tout huileux comme un vieux moteur qui fuit ! Ainsi donc, elles sont partout. Quel savon nous fit glisser si bas ?

 

P.-S. : que les vraies putes me pardonnent, nous sommes ici dans la symbolique.

par Marc Grousset publié dans : Théories
Mercredi 30 avril 2008
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Répéter, répéter toujours. Je me répète, un bégaiement, un écho.


Que devons-nous acheter ? C'est ce que semblent nous dire les journaux, magazines et livres divers qui peuplent la ménagerie des kiosques des gares, ces petits zoos multicolores et sans odeur, presque sans vie dans les lumières criardes. Que devons-nous acheter ? Réfrigérateur ou télé ? Ordinateur portable ou nouvelle bagnole ? Et quel type ? Quelle segmentation ? Quelle couleur ? Quelle forme ? Quelle marque ? Et comment l'acheter ? À crédit ? En leasing ? Et que manger ? Et que voir ? Et où aller au cinéma ? Et en vacances ? C'est cool la Toscane ? Et le viagra ? Ça marche à partir de quel âge ?


Avez-vous testé pour nous ? (à la mode, à la mode)

Avez-vous testé pour nous ? (à la mode de chez nous ?)


Que dois-je acheter ce mois-ci ? Un téléphone portable peut-être ? Un baladeur numérique ? Une cabane en bois ? Des chaussures du Portugal ? Un logiciel qui fait des sites web en appuyant sur un bouton ? Un livre de cuisine (au hasard) ? Des DVDs ! Oui, des DVDs sous blisters arrachés, stockés derrière le comptoir parce que, vous comprenez, sinon, on nous les vole... Il faudrait que j'achète des DVDs, c'est pratique avec des enfants en bas âge qui ont la varicelle. On ne va pas au cinéma comme ça. Et puis, faut voir les merdes qui passent au cinéma. Tenez, fallait-il voir « Bon voyage » ?


J'ai vu le DVD. Je sais maintenant que j'ai bien fait de ne pas aller voir le film au cinéma. On aurait pu me reconnaître. Alors que chez moi, personne ne sait que j'ai vu un film de merde acclamé par la critique cinématographique du Tout-Paris, du tout-Vesoul, du tout-Vierzon. Car la critique est unanime, magnanime, magnifique et outrageante : que doit-on acheter ? C'est son boulot de nous le dire.


Je viens d'acheter un vélo de course. Un beau vélo rouge magnifique. Je l'ai mis dans ma chambre. Je le caresse le soir. Je vais essayer de le garder jusqu'à ma mort. Parce que personne ne me conseillera de le faire. Alors qu'un vélo de route, même à mon niveau de pratique sportive, ça ne s'use pas. Pas du tout. La chaîne, les câbles, trois ou quatre trucs. Mais le vélo lui-même, rien.


C'est peut-être ce que nous devons acheter. Des choses qui dureraient une vie. Et point. Un appareil-photo, certes un peu cher, mais qui durerait une vie. Enfin, un reste de vie. L'espérance moins l'avancée des travaux. Disons, quarante ans. Aucun magazine, aucun critique, aucun journal, nulle émission de radio ne vante les mérites de ces choses qui dureraient une vie entière.


Que deviendrait la croissance ?

par Marc Grousset publié dans : Sociologie en superficie
Mercredi 30 avril 2008
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En 1940 et un peu après, deux types vécurent un destin étrange. Contraints à la détestation pour des raisons idéologiques d'autant plus obscures qu'ils étaient l'un et l'autre trop jeunes pour les comprendre, ils finiront par se rencontrer et, fait encore plus étonnant, l'un des deux honorera l'autre comme si de rien n'était. Tout cela pourrait être merveilleux, un grand pardon sans Roger Hanin, la vertu de l'oubli ou la force de la réconciliation. En fait, il est facile de tirer un trait sur le passé parce que la faiblesse du passé, c'est d'être volatile. Si je reprends le cours de l'Histoire, l'un des deux milite, plus ou moins forcé, pour que l'on assassine l'autre et toute sa famille. L'autre se réfugie à Orléans, place St Aignan, une jolie place avec des marronniers, on y fête le cochon en novembre, Yves Montand y a joué une scène de Police Python 357 en 1976. La jolie place sent le temps passé et les bondieuseries. À droite, l'église du même nom et le séminaire. À gauche, un hôtel. Pour sauver sa peau, Jean-Marie Lustiger ou un du même type finira par croire pour de vrai à l'histoire du rabbin Jésus, celui qui créa sans le savoir l'une des sectes les plus prometteuses du monde. Il sera sauvé. Pendant ce temps, l'autre, celui dont on baisera les pieds soixante ans plus tard, milite aux jeunesses du dictateur, celui qui ressemble à Chaplin dans le film du même nom, mais en vrai, en méchant, avec la puissance de conviction qui fait les millions de morts. Si ces deux-là s'étaient vus, ne serait-ce qu'un instant, à cette époque-là, là, l'un en face de l'autre, l'un fraîchement catholique et l'autre encore déjà chaotique, l'un caché, l'autre crachant, que se serait-il passé ? À quoi tiennent les convictions ? Car c'est bien de cela dont il s'agit. La conviction qui perdure. L'Allemand, on l'aura compris, est resté réactionnaire. Le Français, cul-béni et jovial, est tout progressisme (dans la mesure du possible et la date de péremption de la foi, car, comme pour le yaourt, tout a des limites). Et pourtant, ces deux-là nous vantent aujourd'hui la même soupe, faite de tolérance et d'ordres rigoureux, faite de ces contradictions dont on se passerait bien tant les apôtres de ces absences d'idées-là sont facilement soupçonnables d'avoir beaucoup de choses à cacher. Les voilà vivants grâce à d'autres qui souvent en sont mort et sans aucun doute pas grâce à qui vous savez, les voilà à manier les mêmes reliques, à reluquer les mêmes raclures de bénitiers, à bénir les mêmes convictions eux qui auraient pu, sous une autre chape de plomb, voir le second tuer le premier au nom d'une idéologie très quelconque ayant la force de conviction d'une religion révélée.

 

Et quelle tristesse de les savoir croyants encore alors que l'histoire même est là, simple, aride, rationnelle, d'une cruauté si véritable qu'on la touche rien qu'en y pensant. Cette Histoire faite de croyances, de mythes, d'absurdités, de faux complots et de vrais cons replets des crimes abominables. Les voilà donnant encore la leçon, et pas la bonne bien sûr, en tout cas, pas pour ces salauds de pauvres qui en crèvent en Afrique ou chez les avorteuses illégales, les voilà, magistral, soutanes, cardinal, maréchal, les voilà !


Maréchal, les voilà ! Gnin gnin gnin, de la Franceuuuuu.

par Marc Grousset publié dans : Guerres
Mercredi 30 avril 2008
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Bienvenue !


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