Ah le sale con. Mais le sale con, quel con, je ne descends pas ! Il a qu'à venir s'excuser. En plus, je vais être en retard au rendez-vous ! Heureusement que je suis seul dans la bagnole, ouf. Me voilà encastré sous un poids-lourd, et coincé sous le pont. Mais quel con !
Je ne bougerai pas, tu peux courir ! Et pas la peine de venir me gueuler dessus, sale con alcolo à fumer ta clope en bagnole, à conduire d'une main ta grosse bagnole et tu viens juste de détruire la mienne, merde. Je ne bouge pas, et arrête de gueuler pour que je sorte !
Je vois ma bagnole, assuré au tiers, elle a 10 ans, pff. Je l'ai payée 5000 balles mais quand même, ça sent la casse. Je l'aimais bien elle roulait bien. Roulait au SUPER oui d'accord, mais quand même !
Non je ne sortirai pas !
Tiens v'là les pompiers qui s'agitent avec leurs casques-miroirs pour rouge à lèvres. Je ne bouge pas, je vous emmerde ! Je ne sors pas tant que je vois ce connard qui me gueule après ! Il en chiale tellement qu'il est énervé cet abruti ! C'est pas de ma faute ! JE NE SUIS PAS EN TORT, T'AS GRILLÉ LA PRIORITÉ !
Ce que les gens sont cons !
Mais il est taré ce pompier ! Il découpe la tôle au niveau de mon cou ! Mais ça va pas non ! Oh ! Il va me blesser, cet abruti ! Je ne bougerai pas tant que l'autre dingue n'aura pas les menottes aux poignets. Non mais oh ! V'là les flics ! Font un constat. Le voilà qui souffle dans le ballon ! Bien sûr qu'il est bourré ! Venez m'interroger les gars, je vais vous le dire moi !
Je ne bouge pas. Je vois le jeune pompier qui enlève son casque. Pas très prudent. C'est un jeune. Pas ridé. Petit con tiens, tu dois pouvoir te taper plein de nanas, ah, la belle vie. Tu sais, dans ma tête, je suis un peu vieux con même que j'aimerais des fois retourner en arrière mais bon. T'es livide mon pote ! Oh ! Pompier ! T'es tout pâle tout blanc comme un cierge de Pâques qui disait l'autre !
Je ne bouge pas. Je vois bien que tu me prends le pouls mais tu vas te dégueulasser la main, y'a du sang partout petit gars !
Je ne bouge pas. J'ai la tête vers toi. Je ne bouge pas.
J'entends pas ce que tu me dis. Tiens, c'est marrant ça, depuis le début j'entends rien. Je vois la scène à gauche par la portière. Les flics éloignent les gens, l'autre râclure de chauffard assis là-bas livide sur le trottoir qui pleure qui gueule. Le petit pompier tout pareil. Je ne bouge pas. Je ne bouge. Je ne.
Je.
Si les grands hommes d'autrefois avaient accès à Internet, qu'en feraient-ils ? Des fois, on s'demande. Rimbaud, Voltaire, Verlaine, Steinbeck, au hasard. Que feraient-ils ? Et si Mozart avait eu accès au dernier Roland™ FP3 multiprogrammable ? Partiraient-ils d'un rire sardonique et moqueur, n'ayant besoin, finalement, que d'un bout de carton et d'une plume pour poser noir sur blanc ces éclairs de génie traversant leurs têtes et pas celles des autres ? Orson Welles serait-il heureux de posséder un portable Apple® en titane pour monter ses films numériques ?
Des fois, on s'demande.
Je me demande souvent.
Le texte ici-là sur votre écran (oui, je vous interpelle, pardonnez-moi), est lu en moyenne au moins quelques dizaines de fois dès demain, et encore chaque jour pendant les mois qui suivent. Des personnes de n'importe où, au gré du vent virtuel, à s'échouer là, pour lire ceci. Ou cela. Cela est le dernier mot que vous venez de lire. Ça en fait du monde. À consulter les statistiques de consultation de ce que vous êtes vous-mêmes en train de lire, vous avez de grandes chances pour être plusieurs à le lire en même temps, là, à l'heure qu'il est. Vous n'êtes pas seul. La nuit au Canada, le jour en Belgique, et jusqu'en Polynésie. D'une certaine façon, mon âge mental et mes rêves de gamin de douze ans m'ont mis à l'abri de cet attitude blasée qui caractérise l'époque. Quelque part donc, l'idée que des gens à jamais inconnus lisent ce que j'écris ce soir devant un champs de tournesol sous la pluie (déjà loin derrière), eh bien cette idée me fascine. Tout autant, finalement, que le fait de téléphoner aux proches si lointains qu'on ne les aime même plus, par habitude. Contrairement à un écrivain pour de bon, je sais combien de gens sont là, comme vous - c'est-à-dire vous - à lire cette phrase, déjà ponctuée par un point.
Ôh bien sûr, ces petites réflexions sont d'un terrible narcissisme. On s'en moque mon pauvre monsieur, vous êtes un gamin, allez, on se tutoie, t'es un gamin va. C'est la technique, c'est le progrès, tu vas pas t'en plaindre quand même ?
Je ne m'en plaindrais pas, si ce n'était ce détail, cette brindille, cette absence : et après ? Et après ? Que se passe-t'il après avoir lu cette page ?
C'est vous qui le dites...