Je ne partage pas le mépris citadin pour les paysans. Les paysans ne m'inspirent aucun mépris. Ils m'inspirent souvent la trouille. Sans doute le vestige d'une trouille enfantine oubliée, mais le paysan a quelque chose que les urbains n'ont plus.
L'autre soir, perché sur le toit de mon monospace, j'essayais de prendre de belles photos romantiques et datées de la
famille au complet dans un champ de tournesols avant qu'ils ne fanent. Un trépied, deux appareils photo, le soir qui s'avance lentement derrière des nuages d'arrière-plan en gris comme un fait
exprès pour la photo noir et blanc. Tout allait bien si ce n'est que le fiston balançait des gros silex sur la bagnole (il aime les cailloux et les bâtons, amis du marketing du jouet plastique,
suicidez-vous).
Tout fut fait selon mes plans si ce n'est qu'à la fin, la tentation était si grande que je l'avais préméditée : un sac poubelle pour la terre et les racines, et me voilà emballant quatre pieds de ces grosses fleurs jaunes bien qu'un peu rachitiques en cette période de sécheresse.
On repart, prêts à faire marche arrière et là, bien entendu, comme à chaque fois que j'essaye de piquer des cerises
dans un verger, des tomates dans un jardin, du blé dans un champs, voilà le paysan dans mon rétroviseur. Il était nulle part trente secondes auparavant. J'ai bien regardé, j'ai fait attention. Et
là, dans sa vieille Citröen qui n'est plus une 2 CV, il se gare, sort, avance vers la portière du conducteur coupable.
Je plaide coupable. Je propose de payer. Pensez-donc, je suis pas à ça près qu'il dit. (moi non plus je pense). Mais si tout le monde faisait comme vous ? Il a raison. Un type lui a écrasé des
tournesols dans un autre champs. Nous, on en cueille. Mais il est de bonne humeur. On discute de la sécheresse, de la qualité de la terre, de la logique de l'abonnement permanent et de
l'esclavage économique des semenciers comme l'a si bien démontré Jeremy Rifkin dans l' Age de l'accès, et puis je le remercie, il est bien gentil, bien qu'il me fasse un peu peur. Même
les paysans plus jeunes que moi m'inspirent une certaine trouille. Heureusement, celui-là était plus vieux.
Il nous a demandé si l'on habitait la ville, la grande, là, on a dit oui. Il s'en doutait. Il a juste voulu nous montrer qu'on ne lui fait pas. On ne lui fera jamais. Ce n'est pas une question d'argent. C'était juste pour nous montrer son flair, son sixième sens, toutes ces choses qu'on a perdues, qu'on a pas eues. Le paysan, il est toujours là. L'idée a quelque chose de rassurant.
Mais je ne sais pas en quoi.
Bon week-end à toi Marc!
C'est fou comme la vie a basculé en l'espace d'une vingtaine d'années.
Bon week-end à toi.