Il ne savait pas à 20 ans ; l'âge préféré de ceux qui l'ont dépassé ; qu'il deviendrait un homme sérieux. La plupart des gens sérieux à cet âge-là s'imaginent pourtant continuer sur leur lancée. Lui, il n'était guère sérieux à vingt ans, alors là, quand il se regarde, l'air grave et professionnel d'un homme avec un emploi et peut-être même des responsabilités, ça le rassure.
Je n'invente pas les pensées d'un autre qui me ferait face sur un siège distant en quinconce.
Ce type.
C'est moi.
Je n'aurais pas imaginé le jour de mon anniversaire, quand dans une cuite héberluée j'achevais comateux de fêter la liberté de celui qui ne travaille pas encore à 20 ans, l'irresponsable, je n'aurais pas imaginé qu'un autre jour, je verrais ce reflet le cheveu bien plus court, un reflet somme toute rassurant, le reflet de l'homme moyen. C'est sans doute de ma faute. Il faut avoir du courage et des idées. Je n'avais que des prétentions et des banalités. Me voilà sérieux.
Je regarde une dernière fois le reflet de celui qui a presque la moitié du chemin entre 30 et 40. Des rides des choses qui traînent. Il n'a pas l'air rassurant, il a l'air con, il a l'air d'un pantin dans une pantomime, avec son clavier et la lumière par au-dessus, il ressemble à plein d'autres qu'il imagine si différents, si standards.
C'est moi, pauvre con.
C'est vous qui le dites...