Gare Montparnasse la cohue vendredi soir départ de vacances. Des centaines de quidams massés là sous le panneau d'affichage géant. Je pousse mon môme fatigué assis dans un chariot à valises, je bouscule un peu en passant, j'ai peur de rater le T.G.V.. Presqu'au quai, j'entends un type qui râle : "Bâââtââârd, espèce de bâââtââârd". J'ai déjà fait au moins trois mètres pour comprendre qu'il s'adresse (?) à moi, que je l'ai malencontreusement bousculé dans mon élan. Enfin, j'imagine. Il me jette un regard genre guérilla urbaine, je file mon chemin. Je n'ai pas la tête aux excuses, et mon sabre laser n'a plus de piles (on s'est amusé à découper les essieux des 4X4 parisiens avec, le gamin a adoré, mais les piles moins...). Bâââtââârd, espèce de bâââtââârd. La réflexion en dit long. D'abord, c'est un oxymore. Le bâtard n'est pas vraiment une espèce, c'est plutôt un hybride assez mal perçu par les imbéciles qui voient dans la pureté des races canines ce que les mêmes perçoivent dans les pots d'échappement chromés ou les films de kick-boxing. En fait, si je devais aimer un chien quelconque, ce serait un bâtard, et même un chien infidèle, tant qu'il est bâââtââârd, ça m'irait très bien. Et plus : un chien d'infidèle, surtout si c'est une femme (l'infidèle mais pas la mienne, non), alors oui.


Dans les premières secondes après ce choc grammatical et rhétorique, le Dupont-Lajoie en moi s'est animé. Pas longtemps. Douze secondes au plus. A-t-on tous un Dupont-Lajoie au fond de soi ? Je me suis mis dans ma peau d'un Français moyen, et j'ai vu dans la peau de celui qui m'insultait un signe évident d'injustice. Il avait la chance de ne jamais endurer, je crois, les coups de soleil. Si son grand-père était resté au pays comme aurait dû faire celui de Sarkozy, ma journée en aurait été meilleure. Et Puis le Dupont-Lajoie a laissé la place à l'homme qui doit être un modèle pour son fils, avec Kipling en arrière-plan. Avec beaucoup en arrière-plan, à vrai-dire. A la relecture, je suis assez satisfait de pouvoir évoquer mon Dupont-Lajoie avec le monde entier, qui me pardonnera comme on pardonne les faiblesses, j'en suis sûr.


Je me suis demandé si ce genre d'insulte et de menace aurait pu m'être lancé à Londres. En fait, j'en doute. Ou à New-York. Là encore, j'en doute. Non pas que les Américains soient plus civilisés que d'autres, mais simplement du fait que leur sens de l'incivilité serait alors plus collectif : tout le monde m'aurait engueulé, ou alors personne. Et peut-être pas avec ce genre d'insulte et d'agressivité. (Encore une fois, j'ai l'impression de n'avoir bousculé personne et d'avoir dit « pardon » à tous : appel à témoins). Au pire, et en marchant plus lentement, des quidams auraient engueulé l'insultant, sens communautaire oblige. La France, c'est surtout l'anonymat. Le brave garçon et son insulte à la con est et restera à jamais un impuni. Il le sait plus ou moins consciemment : il fait peur aux gens de bonne volonté, et les stéréotypes qui l'accompagnent lui permettent d'en rajouter. C'est consternant cette habitude d'engraisser les stéréotypes. Vivement qu'on fête Mozart dans les citées interdites et les HLM perdues.


Vivement le contrepied. (Je passe allègrement de la réaction à l'utopie, le lecteur ne me prendra pas au sérieux : où est donc la doxa ?).


Et puis très vite je me suis souvenu de mes cours de sociologie, des classes laborieuses, classes dangereuses, et j'ai imaginé que la couleur de peau ou l'origine « ethnique » si à la mode de nos jours ne sont que des filtres mal dimensionnés à la compréhension de notre décadence globale. J'assume le terme, sans le penser comme Spengler ou d'autres réactionnaires du côté sombre de l'Allemagne d'autrefois (tout en pensant que j'ai de la chance d'écrire librement ce genre d'analyse rapide sur internet, car aucun prof de philo sérieux n'oserait faire une référence croisée à Darth Vador et à l'Allemagne de Weimar, c'est un nouveau genre...).


Ce qui est d'autant plus étrange, c'est cette idée de faire la morale avec une insulte. J'imagine que l'homme à l'insulte me demandait de mieux respecter la foule, avec mon chariot et mon môme dedans, et que la façon de le faire, insultante et très disproportionnée, amenait l'effet contraire : j'aurais bien aimé l'estourbir ou l'estropier, un bras en moins avec mon laser (qui cautérise immédiatement), et l'affaire était entendue. J'aimerais plus vraisemblablement pouvoir mieux comprendre ce gros connard. Qu'on me l'amène, qu'on le ligote, et que là, inoffensif, il puisse me raconter les circonstances atténuantes qui font de lui un justicier raté au langage de charretier, un adepte de l'oxymore et, plus précisément, un volontiers de la violence. (Il m'aurait avec plaisir cassé la gueule, j'en ai la certitude.)


C'est que j'ai encore espoir : voilà mon humanisme. Il est parfois synonyme d'incompréhension. J'ai espoir de pouvoir changer ce type, de m'adresser à sa raison comme un dompteur dresse un tigre, et de calmer les ardeurs, de le changer, bref, l'utopie.


Bref.

par Marc Grousset publié dans : Les autres m'agacent
Jeudi 15 mai 2008
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