Dans la lumière bleue qui pleut de sa fenêtre au rez-de-chaussée, j'aperçois à travers la vitre une vieille assise dans un fauteuil ancien au dossier trop haut, elle ne bouge pas et fixe la télévision allumée devant elle, l'écran éclaire la pénombre avec quelques agitations. C'est sans doute l'émission du soir. Je m'arrête devant cette foutue baraque alors que j'ai autre chose à faire, et puis j'ai pas de parapluie, je ferais bien de filer, bon sang, qu'est-ce qui me retient là, devant la fenêtre, comme un voyeur es-personnes âgées ?


Derrière les rideaux en nylon du dernier cri de la dernière fois qu'elle en poussa un avant que le vieux ne meure d'une thrombose, la vieille dans ses pantoufles savoure le moment qu'elle attendait depuis longtemps. Me voilà témoin du grand moment, le grand moment. Le grand moment. Putain merde ! C'est son grand moment, rendez-vous compte !


Elle est morte immobile depuis cinq minutes déjà, avant que je ne passe elle trépassa. Pas alanguie dans un lit d'hôpital, pas dans la rue sous une bagnole, pas dans un avion pour Honolulu avec un bellâtre. La télécommande est tombée, la vie n'est que cathodique, et même pas un chat pour s'y frotter. La voilà qui refroidit doucement, jusqu'à demain, jusqu'au facteur. À la bonne heure.


Et sa fille de s'émouvoir et ses petits-enfants de s'étonner. Ainsi donc, on peut mourir tranquille devant l'émission du soir, sans attendre les actualités régionales, si c'est pas pitoyable ça, je vous le demande, si c'est pas pitoyable.

 

Demain, des gens viendront, des plus jeunes avec des goûts de papier peint. Ils voudront de la lumière, de la gaieté, une télé 16/9ème et casser les cloisons, pour agrandir. Son vieux papier à elle, avec des losanges marrons, elle pourra le voir monter en fumée, doucement, dans une décharge quelconque.


Je pourrais prévenir les pompiers, gueuler après les voisins, le dire à la dame qui passe dans la rue. Je dirais « Regardez, la vieille-là, elle est morte ! C'est dingue non ? ».


Ça fait cinq minutes que je la regarde qu'elle est morte foutue de chez foutue. Faudrait pas que je rate mon train avec tout ça moi.
par Marc Grousset publié dans : Les femmes
Jeudi 15 mai 2008
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