On dirait qu'il y a deux mondes.
Ça commencerait comme ça, comme à la maternelle. « On dirait. » était la phrase qui débutait nos contes enfantins.
On dirait qu'on serait dans le futur.
On dirait, j'en ai bien peur, que le futur se dédouble et que je m'y perds. On dirait, que je vis dans deux mondes, oui, deux mondes distincts, et que j'ai cette trouille qu'un jour ces deux mondes se confondent.
On dirait que le premier monde, c'est celui de la littérature, un monde distant, un monde qui m'inquiète. Il est écrit ici ou là, un chien dévore un autre chien qu'il a confondu avec un enfant. C'est écrit et lointain, dans une banlieue qui ressemble à la rumeur d'une autoroute cachée par un terre-plein couvert de gazon. C'est écrit et je lis, dans la presse ou à l'écran, des nouvelles d'ailleurs qui sentent mauvais leur contraire : ni nouveauté ni distance. Ce monde redevient ancien et pas ailleurs.
L'autre monde, on dirait que je le croise, que je le touche. Comme s'il existait vraiment, mais sans participation. Des amis, leurs automobiles, des femmes qu'on croise, leur décolletés, un printemps orageux, une illusion de tout va bien. Des jardins chez les autres, pas de littérature, rien d'écrit, tout à voir de près, on en mange, c'est sain.
Et parfois une altercation. La rue, une bruit saccadé, un beauf en va-vite qui court après sa mort mais qui ne voudrait pas finir seul, au fond d'un ravin. Il insiste, il toise, il est là, rarement seul, comme grégaire par nature. Avec un chien, avec un clone de lui en plus petit, en soutien.
Avec des certitudes plein la gueule.
On dirait presque que je vis dans cet entre-deux mondes. Pas assez riche pour prendre continuellement les taxis parisiens, (et puis, j'habite en province après tout), pas assez pauvre pour me laisser aller à la rapidité, à pisser sur les trottoirs.
C'est vous qui le dites...