Au début, j'ai cru qu'il se donnait un genre, qu'il jouait un rôle.
C'était le début. Faut bien le dire.
Au fur et à mesure, je lui trouvais des circonstances atténuantes.
C'était au fur et à mesure.
Avec l'habitude, je l'ai trouvé de plus en plus mystérieux, d'autant plus qu'il était - paradoxalement, qu'on ne m'en
veuille pas - d'autant plus qu'il était de plus en plus transparent. Avec sa vie réglée, ses costumes ridicules, son visage sans rien de notoire, ni laid ni beau, juste rien, on aurait pu croire
qu'il était normal, un homme avec des amis sans doute.
Ben rien du tout. Pas d'amis, des principes, des idées, un cerveau qui fonctionne bien, une grande culture (celui-là
en tout cas).
Mais aucun intérêt.
L'homme froid.
Il se cultive comme d'autres s'engraissent, bien qu'il soit tout maigre. Il lit les revues qu'il faut lire, va voir
les films dont il a lu les critiques à l'avance, évite ceux qu'il ne faut pas voir, aime le théâtre qu'il faut aimer, la danse, un tas d'art. Il a de petits carnets pour se souvenir de tout. Il
pourrait faire illusion. Et pourtant, derrière la rigueur analytique, il n'y a rien. Parfois un peu d'humour mais cynique, rien.
Le pire, c'est de le présenter à une femme. Il lui parle à peine. Sa vie est réglée comme du papier à musique, et pas
la musique que l'on ferait avec le corps d'une femme, encore moins les illusions qu'on entretiendrait avec son âme.
L'homme froid accumule, il est presque mort pourtant.
Et le pire, c'est qu'il est nombreux. Avec les doigts terriblement lisses. Un marbre blanc et veineux.
C'est vous qui le dites...