Aujourd'hui, où le haut-débile se profile à l'horizon chargé du pour tous et pas cher, je feuillette
le magazine Photo à la maison de la presse. Enfin, c'était plutôt vendredi. Très mauvais magazine, plein de poupées siliconées, revues et corrigées, tantôt vamps, tantôt vulgaires, alternant sans
ambages avec des photos de paysages et des tendances très chics. Tous les magazines traitant de la photo sont d'affreux catalogues que l'on redoute.
Un article sur le festival photo de Lyon, et une photo. Une photo où l'on voit un homme hilare tenir par les oreilles un autre homme aux yeux clos, tandis qu'un troisième, à l'arrière-plan et
dans le triangle formé par le bras droit du premier, sourit de la scène. Composition moyenne, couleur, pas grand chose. Si ce n'est bien entendu que cette photo recèle un sacré trésor : la
barbarie. L'homme hilare tient par les oreilles la tête d'un autre homme, fraîchement coupée, et un troisième en rit. La tête décapitée n'a plus de corps, pas d'enfance, pas de mémoire, juste une
coiffure rasta. Nous sommes au pays des Noirs, et la photo nous rappelle que les barbares, ce n'est pas nous. Oh oui, ils nous entourent, mais suent bien plus sans nos déodorants et leurs
parlements vides ou inexistants feraient bien de prendre modèle sur notre sénat où croupissent de vieux indigents bien placés. Elle en dit des choses ! Ces Noirs pourraient être russes avec
étoile rouge ou parka pour le froid. Ils pourraient être n'importe quoi sauf nous. Et le photographe pas cité, combien de temps a-t-il vomi ? Avant ou après la prise de vue ? Que veut-il nous
dire ? Il faudrait un peu arrêter de croire que l'on dénonce l'injustice en la montrant. On ne dénonce l'injustice qu'en essayant de promouvoir la justice, et c'est bien plus dur. Les
photo-reporters sont avant tout des vendeurs de scoops, de mort pas chère, de chair fraîche à canons. Le discours ne vaut rien, c'est du vent, de la conscience tranquille, du paravent. De même
qu'un livre n'a jamais changé la face du monde, même un grand livre, même un bon. Une photo abjecte, ça ne sert à rien. On est déjà au courant, malgré les privatisations.
Non, ce qu'il nous faut, ce sont des morts. Pas des petits vieux bien propres périclitant dans des maisons de retraites ventilées comme des plans-comptables. Non, il nous faut un flot incessant
d'ordure, de sang et de dorures, de l'inattendu, bref, la peur au ventre, car celui-là, nous, communauté, collectif, celui-là est si bien nourri qu'il réclame aussi des sensations. Il est temps
d'assassiner les enfants en direct, de jeter les bébés par la fenêtre (là encore, une photo dans un magazine merdique nous vendait la chose), il nous faut du mort-né mais avec conscience. À
défaut d'amour, nous méritons le danger. En panne d'aventure, besoin de sanctions. Jamais vu la mort de loin aussi souvent. C'est tous les jours ! Par l'oreille, par l'œil, par où vous voulez si
ce n'est par le nez. Le nez, ça rouille, ça crédibilise, ça rapproche. La mort proche, ce n'est pas tous les jours par chez nous. Alors on culpabilise. 70 ans de tranquillité, ça commence à faire
long. Mais l'odeur des cadavres, s'il vous plaît, quand même ! On est où ?
Notre nez est comparable à un sanctuaire. C'est pour cela que les fumeurs subsistent, ils lui en veulent. Ces sensations que l'on a du nez, ces souvenirs qui reviennent, c'est d'un tel réalisme,
aucune virtualité possible, un scandale absolu. Oui, la tendance est à la destruction du nez, le dernier sens authentique.
C'est vous qui le dites...