Dans ma tête, un truc me hante parfois.
C'est mon impuissance qui traîne.


Je l'ai rencontrée la première fois, j'avais à peine neuf ans. Ma mère m'a dit de courir au devant de mon père, qui garait l'Opel dans la cour à côté. Il était à peu près 6 heures du soir. J'ai annoncé la nouvelle à mon père. Mon père est rentré en bougonnant. La nuit est tombée. Personne ne pleurait.
Mon cousin venait d'avoir un accident de voiture. Les jours passèrent. Mon grand cousin était un vrai magicien qui s'entendait mal avec mon père. Il avait un Solex blanc dont j'étais très fier. Ma mère m'a annoncé que Jésus l'avait rappelé dans son ciel. J'étais déjà profondémment athée.

 

Il n'y avait strictement rien à faire. Le grand vide. Et surtout la découverte de l'impuissance et de la lourdeur du temps qui passe. Le passé lui-même devenait aussi palpable que la boule dans ma gorge. Je venais de conjuguer à l'impuissance pour la première fois, rythmé par le couple infernal de l'avant et de l'après. Je voulais juste revenir un tout petit peu avant. Juste le temps de le revoir un peu, comme un enfant s'attarde sur son enfance, à la fin des vacances, quand les châteaux de sable de résistent pas à la marée montante.

par Marc Grousset publié dans : Impuissances
Mardi 15 juillet 2008
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Le bébé est mort avant de naître, peut-être quelques minutes avant. Le père a de grands yeux bleus, la mère aussi mais ils sont tout petits et presque fermés comme si la lumière ne signifiait plus rien.

 

La mère repense à sa mère à elle.

 

Sa mère à elle a eu autrefois un bébé qui aurait pu être sa soeur. Mais sa mère à elle a perdu son bébé de la même façon, dans un hôpital, un peu avant la date où l'on se réjouit du petit nouveau.

 

Sa mère à elle a eu des complications après qu'elle eut perdu celle qui aurait dû être sa soeur. Elle a été soignée mais la rumeur veut que les médicaments des années soixante-dix ont déréglé tout dans son corps...

 

Sa mère à elle a perdu l'un de ses frères dans un accident de voiture. Elle était enceinte. Deux mois après je crois, elle perdait son bébé.

 

Et je regardais ma cousine pleurer mon petit-cousin découragé de vivre à l'avance sans même trouver un mot dans ma panoplie habituelle, comme si les habitudes des morts tout autour ne servaient à rien.

par Marc Grousset publié dans : Impuissances
Jeudi 26 juin 2008
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À chaque poussée de fièvre, c'est la même chose. On appelle les jeunes du quartier plus quelques autres, et on dit au malade que la vie est belle, ne t'inquiète pas, ça va passer.

 

Regarde-nous, qu'on lui dit. Regarde-nous ! Tu vois, on a peint des croix gammées sur de vieilles voitures, avec leurs équivalents contemporains, tu vois c'est mal. C'est de ça que tu souffres. Autour du corps en désuétude, des dizaines de spécialistes se contorsionnent. Car ils ont raison depuis plus de vingt ans, que dis-je ! Trente, quarante ? Ils ont raison depuis toujours. Ils essayent à nouveau d'éduquer le malade, de lui faire prendre conscience de sa maladie à coup de psychothérapie sociale. C'est que le malade a besoin d'un psy, d'un Lacan, d'une Dolto, d'un bègue. Ce n'est pas normal de ne pas aimer les étrangers, on te prévient. En même temps, on t'éduque. Regarde tous les jeunes qui défilent en bas de chez toi pour que tu sois moins malade, regarde-les ! Tu vois bien qu'ils ont raison, non ?

 

Regarde le show-biz, regarde Zidane et Hallyday, identifie-toi à eux, ils sont comme toi, tu sais, ils ont la même nationalité, c'est ça qui compte. Faut pas être malade comme ça, reprend-toi, tiens, voilà Gérard Miller, tiens, voilà Bernard-Henri Lévy, tiens, Glucksmann, tiens, les parents d'élève, tiens, voilà tous les prêcheurs qui te disent d'aimer les étrangers, de ne pas avoir peur, de cesser enfin d'être malade comme ça !

 

Et toi, tu insistes, toi, tu préfères ton rebouteux, sous prétexte qu'il a bien compris que ce n'est pas comme ça qu'on soigne les maladies de l'esprit. Mais toi, va falloir que t'arrêtes, on te prévient, et même si tu n'es pas le seul à ne pas prendre de vacances, ou alors pas très loin, et jamais à l'étranger, et pour cause, eh bien, sache que l'on est au chevet des autres comme toi, jour et nuit, et qu'on les prévient que votre maladie à vous autres, elle est honteuse et qu'il faudrait la taire, une bonne fois pour toutes ! Allez, tais-toi, oublie vite ce rebouteux et ses sbires, rends-toi à la raison, laisse-toi faire ! Les jeunes sont dans la rue, tu sais, ceux-là aiment des émissions débiles et ne font pas tant d'études. Tu sais, pour peu que les gens comme toi soient de plus en plus nombreux et de plus en plus malades, oui, les jeunes, sans doute, on ne les entendra plus beaucoup. Eux, ce qu'ils aiment, c'est la teuf, parce que ça le fait et que c'est cool et que ton rebouteux est pas branché. Alors la teuf dans la rue au printemps, c'est le pied mon pote. Mais si le rebouteux devenait une grande entreprise pour de vrai, pour sûr qu'ils s'écraseraient tous ces sans conscience médicale. Politique. "Sans conscience politique" je veux dire.

 

Alors tous ces gens qui s'envoient des courriels, qui disent la résistance ici, la résistance là, ce n'est pas eux qui vont t'empêcher de rester malade, avec toute ta famille et les gens comme toi.

 

Ce n'est pas ça qui va faire tomber ton taux de leucémie, ta phase de cancer.

 

Bien sûr que tu pourrais faire un effort.

 

Mais on n'a jamais soigné une maladie avec des mots, pas vrai ? Hein ? Surtout que ça fait si longtemps, je te le répète, qu'on te la soigne avec des mots ta maladie.

 

On te prend un peu pour un con, mais je vois bien que t'as l'œil qui brille. Je vois bien que tu jubiles. Je sais bien que des moins malades que toi hésitent à sombrer eux aussi, n'est-ce pas l'occasion qui fait le larron ?

 

Tu sais, j'ai bien envie de t'achever. Mais ça te ferait trop plaisir qu'on avoue que oui bien sûr, comme de bien entendu, nous aussi en face debout autour du lit, on est comme toi, on est bien pareil, on aimerait bien faire du mal aussi. On aimerait bien mais on peut pas.

par Marc Grousset publié dans : Impuissances
Vendredi 13 juin 2008
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Arrêtés au rouge hier soir, un soir de nuit qui tombe, avec mon môme à l'arrière on cause. Il me raconte la maternelle ou peut-être des châteaux en Espagne comme il ne sait pas encore le coût des châteaux en Espagne il en rajoute, il invente. Il a de l'espace à l'arrière, faut bien le dire, parce qu'avec un môme comme tous les couples salariés, on a acheté une espèce de voiture familiale, d'occasion. Ce qui sauve un peu l'honneur, quand même.

 

Au rouge aussi mais derrière une autre vitre d'une autre bagnole, un môme nous observe. Il a le nez collé au carreau à l'arrière et ne nous quitte pas des yeux. Le rouge ne passe pas, on attend sereinement, lui et nous, là.

 

Je compte ses frères et sœurs. Il y a au moins six gamins entassés là-dedans, sans ceinture à l'arrière, sans siège comme il faudrait, avec une mère les mains pleines de barres en chocolat. Six mômes et lui qui nous regarde, plein d'envie pour l'espace vide que l'on partage avec mon gamin, et pour tout ce qu'il peut imaginer d'autre.

 

Je suis bien embêté avec ce feu qui ne passe pas. La scène dure peut-être une minute, une petite éternité. Le temps que la mère avale son Mars, son Bounty, son dégoulinant machin qui tâche le volant, nous voilà tous partis. J'aurais voulu me cacher, ou alors, lui expliquer que ce n'est pas ce qu'il croit. Mais je ne sais pas ce qu'il croit et je n'ai rien à lui raconter.

 

C'est comme ça.

 

C'est l'impuissance.

 

Et la BX diesel remonte la côte, et c'est presque comme si le petit môme dedans, avec la petite étincelle dans l'œil, nous disait au revoir.

 

J'avoue devant le procureur, une certaine tristesse.

par Marc Grousset publié dans : Impuissances
Mercredi 11 juin 2008
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Bienvenue !


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