À chaque poussée de fièvre, c'est la même chose. On appelle les jeunes du quartier plus quelques autres, et on dit au
malade que la vie est belle, ne t'inquiète pas, ça va passer.
Regarde-nous, qu'on lui dit. Regarde-nous ! Tu vois, on a peint des croix gammées sur de vieilles voitures, avec leurs
équivalents contemporains, tu vois c'est mal. C'est de ça que tu souffres. Autour du corps en désuétude, des dizaines de spécialistes se contorsionnent. Car ils ont raison depuis plus de vingt
ans, que dis-je ! Trente, quarante ? Ils ont raison depuis toujours. Ils essayent à nouveau d'éduquer le malade, de lui faire prendre conscience de sa maladie à coup de psychothérapie sociale.
C'est que le malade a besoin d'un psy, d'un Lacan, d'une Dolto, d'un bègue. Ce n'est pas normal de ne pas aimer les étrangers, on te prévient. En même temps, on t'éduque. Regarde tous les jeunes
qui défilent en bas de chez toi pour que tu sois moins malade, regarde-les ! Tu vois bien qu'ils ont raison, non ?
Regarde le show-biz, regarde Zidane et Hallyday, identifie-toi à eux, ils sont comme toi, tu sais, ils ont la même
nationalité, c'est ça qui compte. Faut pas être malade comme ça, reprend-toi, tiens, voilà Gérard Miller, tiens, voilà Bernard-Henri Lévy, tiens, Glucksmann, tiens, les parents d'élève, tiens,
voilà tous les prêcheurs qui te disent d'aimer les étrangers, de ne pas avoir peur, de cesser enfin d'être malade comme ça !
Et toi, tu insistes, toi, tu préfères ton rebouteux, sous prétexte qu'il a bien compris que ce n'est pas comme ça
qu'on soigne les maladies de l'esprit. Mais toi, va falloir que t'arrêtes, on te prévient, et même si tu n'es pas le seul à ne pas prendre de vacances, ou alors pas très loin, et jamais à
l'étranger, et pour cause, eh bien, sache que l'on est au chevet des autres comme toi, jour et nuit, et qu'on les prévient que votre maladie à vous autres, elle est honteuse et qu'il faudrait la
taire, une bonne fois pour toutes ! Allez, tais-toi, oublie vite ce rebouteux et ses sbires, rends-toi à la raison, laisse-toi faire ! Les jeunes sont dans la rue, tu sais, ceux-là aiment des
émissions débiles et ne font pas tant d'études. Tu sais, pour peu que les gens comme toi soient de plus en plus nombreux et de plus en plus malades, oui, les jeunes, sans doute, on ne les
entendra plus beaucoup. Eux, ce qu'ils aiment, c'est la teuf, parce que ça le fait et que c'est cool et que ton rebouteux est pas branché. Alors la teuf dans la rue au
printemps, c'est le pied mon pote. Mais si le rebouteux devenait une grande entreprise pour de vrai, pour sûr qu'ils s'écraseraient tous ces sans conscience médicale. Politique. "Sans conscience
politique" je veux dire.
Alors tous ces gens qui s'envoient des courriels, qui disent la résistance ici, la résistance là, ce n'est pas eux qui
vont t'empêcher de rester malade, avec toute ta famille et les gens comme toi.
Ce n'est pas ça qui va faire tomber ton taux de leucémie, ta phase de cancer.
Bien sûr que tu pourrais faire un effort.
Mais on n'a jamais soigné une maladie avec des mots, pas vrai ? Hein ? Surtout que ça fait si longtemps, je te le
répète, qu'on te la soigne avec des mots ta maladie.
On te prend un peu pour un con, mais je vois bien que t'as l'œil qui brille. Je vois bien que tu jubiles. Je sais bien
que des moins malades que toi hésitent à sombrer eux aussi, n'est-ce pas l'occasion qui fait le larron ?
Tu sais, j'ai bien envie de t'achever. Mais ça te ferait trop plaisir qu'on avoue que oui bien sûr, comme de bien
entendu, nous aussi en face debout autour du lit, on est comme toi, on est bien pareil, on aimerait bien faire du mal aussi. On aimerait bien mais on peut pas.
C'est vous qui le dites...