Installés à la terrasse du café avec mon fils après l'école, nous bavardons. Disons que je lui pose des questions et qu'il s'en moque totalement, car les pigeons, ses ennemis personnels et mythiques, viennent de lui signifier, par une présence discrète derrière le mur de l'église, qu'ils étaient d'accords pour en découdre. Je l'autorise donc à laisser sa grenadine, le soleil et son pain au chocolat, pour aller pourfendre ces chevaliers du Moyen-Age, ces extraterrestres, ces dragons. Il s'élance et, dans un cri abominable, son cri à lui, essaye tout à la fois d'effrayer les bestioles et de les assommer. Mais le combat est inégal et, ne serait-ce ses cinq ans, il pourrait durer toute une vie, comme dans le sud. Celui qu'on dirait.

 

Me voilà attablé seul avec ma limonade. Trop vulgaire la bière, et je déteste la première gorgée.

 

Deux filles à ma droite discutent sans se rendre compte du monde entier et des pots de fleurs. C'est que la plus jolie raconte à la prétentieuse ses problèmes intimes, et sa pilule mal dosée. Elle me croit sourd, ou j'ai l'air trop vieux. Ou absent ? C'est un problème insoluble. Les sécrétions vaginales sont beaucoup plus gluantes qu'à l'accoutumée, et l'odeur est terrible, on se croirait dans la cuisine d'un restaurant chinois en pleine canicule quand le chien aux bambous que l'on croyait cuit a fini par pourrir sur pattes dans la marmite que l'on croyait vide. Enfin là, j'exagère j'en rajoute au ragoût, mais la jolie fille au regard un peu trop regardez-moi-je-suis-belle-non ? continue la merveilleuse description de sa physiologie intime, et de ses malheurs biologico-chimiques. Tu comprends, c'est un peu dégueulasse (grands yeux ronds), ça colle (mouvement des mains), ça sent (plissement du nez). Et l'autre lui rétorque qu'en plus, « comme c'est pas remboursé les pilules pour fumeuses, c'est encore pire ». J'apprends des choses.

 

Mon fils revient. Bredouille mais vainqueur.

 

Les pigeons ont battu en retraite, ça frime un pigeon, mais c'est trouillard. Il m'explique la bataille, et je lui dis qu'il a raté les mésaventures vaginales de la dame à côté de lui. Il la regarde de travers et elle-même me rend ce regard, avec quand même un embryon de fou-rire, on est en France, c'est quand même la liberté. Quand même. Il ne pose aucune question sur le sens de l'adjectif "vaginal", parce que les filles, c'est trop nul. Sauf sa maman. Nous entamons donc la conversation avec les deux paresseuses au téléphone portable en alerte permanente. Ah oui, ces histoires de pilules, vous comprenez, bah oui. Sans compter que vous n'allez pas tarder à vous choper un cancer en fumant comme ça, c'est sûr, en plus, avec la pilule... Après cinquante ans qu'elles me disent. Oh non ! Bien avant, sans compter les U.V. l'été, l'alcool dans les fêtes, le manque évident de tonus musculaire dû à une absence de pratique sportive, le fond de teint qui n'arrange rien en bouchant les pores de la peau, une épilation pratiquée trop souvent et sur une superficie corporelle trop étendue, et vous allez voir, d'ici trois ou quatre ans, vous allez entrer dans la zone à risque ! Sans compter une alimentation déplorable, l'absence de légumes et de fruits frais, une tendance excessive à lire des magazines féminins imbéciles, enfin bon, j'en rajoute.

 

Ah bon, vous croyez ?

 

Mais oui mais oui, c'est que je décide d'être médecin. Le cancer, c'est ma spécialité. (Elles font des mimiques en apprenant que je suis médecin du cancer). Oncologue ça s'appelle, et des jeunes filles comme vous, on en voit tous les jours au bloc. On enlève ce que l'on peut, mais c'est déjà trop tard. Après, il y a la chimio, la radiothérapie, mais ça ne marche pas à tous les coups, enfin bon. Vous devriez arrêter de fumer avant qu'il ne soit trop tard, vous verriez mes patientes...

 

« Vous êtes vraiment médecin ? »

 

Et mon fils de quitter sa paille, ses grosses moustaches de chocolat, et de dire aux filles, « C'est même pas vrai, c'est tonton qui travaille à l'hôpital ».

 

Mes rêves d'exploration vaginale ont alors été balayés par la soudaine maturité du petit, fier de son coup, retournant à sa paille après avoir enfilé le dernier morceau du pain au chocolat. Les pigeons n'ont qu'à bien se tenir.

 
En repassant au même endroit le lendemain, le petit m'a lancé : « Tiens, c'est là qu'on a rencontré les deux femmes ». Mais oui, dans vingt ans j'y penserai encore, et oui, je serais sacrément sous le coup de vieux.

 

par Marc Grousset publié dans : Les femmes
Lundi 30 juin 2008
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Dans la lumière bleue qui pleut de sa fenêtre au rez-de-chaussée, j'aperçois à travers la vitre une vieille assise dans un fauteuil ancien au dossier trop haut, elle ne bouge pas et fixe la télévision allumée devant elle, l'écran éclaire la pénombre avec quelques agitations. C'est sans doute l'émission du soir. Je m'arrête devant cette foutue baraque alors que j'ai autre chose à faire, et puis j'ai pas de parapluie, je ferais bien de filer, bon sang, qu'est-ce qui me retient là, devant la fenêtre, comme un voyeur es-personnes âgées ?


Derrière les rideaux en nylon du dernier cri de la dernière fois qu'elle en poussa un avant que le vieux ne meure d'une thrombose, la vieille dans ses pantoufles savoure le moment qu'elle attendait depuis longtemps. Me voilà témoin du grand moment, le grand moment. Le grand moment. Putain merde ! C'est son grand moment, rendez-vous compte !


Elle est morte immobile depuis cinq minutes déjà, avant que je ne passe elle trépassa. Pas alanguie dans un lit d'hôpital, pas dans la rue sous une bagnole, pas dans un avion pour Honolulu avec un bellâtre. La télécommande est tombée, la vie n'est que cathodique, et même pas un chat pour s'y frotter. La voilà qui refroidit doucement, jusqu'à demain, jusqu'au facteur. À la bonne heure.


Et sa fille de s'émouvoir et ses petits-enfants de s'étonner. Ainsi donc, on peut mourir tranquille devant l'émission du soir, sans attendre les actualités régionales, si c'est pas pitoyable ça, je vous le demande, si c'est pas pitoyable.

 

Demain, des gens viendront, des plus jeunes avec des goûts de papier peint. Ils voudront de la lumière, de la gaieté, une télé 16/9ème et casser les cloisons, pour agrandir. Son vieux papier à elle, avec des losanges marrons, elle pourra le voir monter en fumée, doucement, dans une décharge quelconque.


Je pourrais prévenir les pompiers, gueuler après les voisins, le dire à la dame qui passe dans la rue. Je dirais « Regardez, la vieille-là, elle est morte ! C'est dingue non ? ».


Ça fait cinq minutes que je la regarde qu'elle est morte foutue de chez foutue. Faudrait pas que je rate mon train avec tout ça moi.
par Marc Grousset publié dans : Les femmes
Jeudi 15 mai 2008
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Elle dit qu'elle est là et qu'elle arrive, elle ouvre sans demander qui frappe. Elle a les cheveux collés sur la tête selon les jours et les visites. Chez elle, ça sent mauvais le mauvais chat, et l'eau croupie des oiseaux en cage. Elle a vécu la guerre et fait trop d'enfants par hasard ou parce que c'est comme ça qu'on faisait à l'époque, et ça ne posait pas de problème.


Je n'ai rien à lui dire qu'elle pourrait comprendre. Je simplifie les commentaires et découpe le paysage au plus simple : oui, ça va.


Je vois dans son regard les restes d'anciennes fiertés et des croyances de supériorité mal éteintes. J'entends les ragots et les mêmes histoires, les méchancetés qui la font tenir encore malgré la mort qu'elle réclame et qui, pour la punir un peu, prend son mal en patience. Elle n'est pas encore là.


Je regarde autour d'elle les meubles et les photos. Sur certaines d'entre-elles, les ciseaux ont marqué la limite des gentils et des mauvais. Il y a ses sœurs mais les maris ont disparu, quand bien même le hasard les aurait posés au centre de l'objectif. Ils nous regardent par des trous béants par où l'on distingue la poussière derrière. Le passé recomposé fait de malheurs et encore de malheurs, car c'est comme cela qu'elle vit : le bonheur et la simplicité lui sont à jamais étrangers. Un ragot, un mort, un accident, tout un peuple de faits divers remplissent les jours qu'elle digère d'aise dans l'ennui de son âge. Elle avance de plainte en plainte, en insistant toutefois sur sa santé, car c'est important.


Elle s'invente encore des bonnes grâces et de l'humanité, des amis et des bonnes femmes à conseiller, à entretenir, à prédire. Dans sa vie entière, elle ne peut plus faire la part des choses entre l'invention et l'histoire, tant elle ne fit que mentir sans honte.


Cette honte qui s'installe en moi quand je pense à elle, ma mère.


par Marc Grousset publié dans : Les femmes
Mardi 22 avril 2008
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À l'heure du virtuel et du glas qui sonne en numérique, les femmes d'avril font un effort pour échapper ne serait-ce qu'un instant à la désensualisation du monde.


Il faut dire que l'on a la chance pour une fois d'être français. Les rues regorgent de soutiens du même nom, de pendentifs orgueilleux et de regards distraits. Les rues regorgent comme les rivières la faune, avec de la menthe sous les berges.


Malgré l'urbanisme et les angles droits, les femmes sont là pour nous faire croire qu'il y a des codes et des conduites interdites, de ces interdits à trangresser comme on plongerait le doigt dans un beurre trop chaud.


Elles nous rappellent le fossé qui nous sépare et l'enthousiasme enfantin que l'on retrouve à sauter les fossés, même remplis d'eau.


Elles nous rappellent aussi que rien au monde ; pas même un clavier et un jeu vidéo ; ne pourra remplacer le suc collé aux doigts d'une main qu'on glisse sur deux seins au printemps.


À 16 ans.


De préférence.

par Marc Grousset publié dans : Les femmes
Mardi 8 avril 2008
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Bienvenue !


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