« La France est la dernière république soviétique. » Un professeur d'économie

On nous dit que l'on s'enfonce et pas eux. On nous montre en exemple de ce qu'il ne faut pas faire. C'est à New-York que l'on fait mieux, tout comme à Londres. C'est là-bas que l'on a compris ce qu'il faudrait faire. Le fameux laboratoire. Un même monde malgré les guerres de civilisations. Faire des affaires, réussir sa vie, ne pas s’encombrer de paperasse… Le modèle ultra-libéral a parfois des allures paisibles dans certains quartiers tranquilles de Brooklyn. Le dimanche.
On oublie vite que les bénéficiaires de cette course-là se comptent par dizaines. Les autres desservent les plats. On va vite s’en apercevoir. Même en Chine.

Je sens que les souvenirs s'épuisent et disparaissent, et j'ai beau les ressasser, il n'en reste rien. C’est physique, le corps perd des sensations. Les clodos ont disparu, les riches s'étendent au-delà de Manhattan, la ville est sale, terriblement sale, mais l'on s'y sent si bien très souvent. Les Tours se sont volatilisées et l'angoisse a gagné, on fume à nouveau dans la rue et ce fut mon premier étonnement. Pour l'instant, la plaie des jumelles est béante mais bientôt, elle disparaîtra. Les bombardements d'autrefois ont marqué les villes européennes bien plus sûrement. New York, tremblement de terre permanent dans un pays où le passé ne compte pas. Je n’ai pas dit « pays sans histoire », comme disent les imbéciles. J'y retournerais bien, comme on retourne au cinéma. C'est quand même autre chose que le home-cinema New York. Ça a de la gueule. Le cinéma en plein air, la rue. S’y poster et attendre.
Que ceux qui peuvent n’hésitent pas. La gueule ouverte, comme des mineurs de fond qui découvriraient le ciel. Ça compte d'avoir de la gueule. Et ça l'ouvre sa gueule : Le discours américain du tout est possible, même si je n'ai rien d'un croyant, c'est comme retourner en enfance. D'ailleurs, j'ai eu quelques offres dans ce sens. On m'a proposé de l'optimisme. Mais je n'avais plus de monnaie. Philippe (qui s’appelle en fait Hervé, mais je ne veux pas qu’on le dénonce aussi) m’a tenu ce langage : Et pourquoi tu te metrais pas à écrire des histoires optimistes au lieu de ressasser ton cafard ? C'était une tentative de conversion permanente au centre de l'ailleurs. Ça a marché cinq minutes. J’étais enthousiaste ! Qu'est-ce que vous foutez dans ce trou du cul du monde à Limoges ? Hervé est parisien. Un vrai, un d’adoption, un converti, les pires. Il faut se mettre à sa place (il est de Vierzon). Quand j'ai avancé que les voyages, je n'étais pas sûr d'en avoir envie, et qu’en plus, je n’avais pas l’impression – contrairement à Charles Aznavour – que la misère est moins dure au soleil, on m'a bien fait comprendre que j'étais devenu vieux. Et un peu con. Et qu’il neige en hiver à New- York. Je confondais un peu.
Je me force dorénavant à l’optimisme, dix minutes chaque jour. Mais autant aller dans une salle de gym… L’optimisme irrigue New-York. C’est parfois un peu effrayant. Nous, on pense encore à la Seconde Guerre mondiale. Les librairies new-yorkaises débordent d’ouvrages sur la manière de changer sa vie, de s’améliorer. Le best seller du moment en France, c’est comment travailler moins…

Dans l'avion du retour, entre deux tentatives avortées de sommeil, j'ai vu un film de science-fiction. Le héros, Vin Diesel, allait aider les hommes à sauvegarder les races et les religions humaines, alors que des salauds leur disaient que c'était ça leur problème, et convertissaient d'office le monde entier au stalinisme du futur. La science-fiction, c'est très américain. C’est un western avec d’autres décors, mais dans le fond, c’est toujours, les mêmes frontières, la même histoire.

De retour à Limoges, j'ai acheté un routeur ADSL wi-fi pour l’optimisme, pour être moins loin, et l'on est allé au cinéma. On est allé au cinéma voir un film débile avec Tom Cruise. On voulait un peu rester en vacances, ne pas s’avouer vaincus. La facilité nous avait envahis, et le sens critique, cette saloperie que nous inculquent les profs d'histoire, ces salauds d'humanistes de gauche défenseurs de la culture et de l'exception, le sens critique s'était, pour un instant, un instant seulement, envolé.

Et puis c'est revenu, comme avant. New-York s'est couchée, bien à plat sur les photos, sur le papier, et j'ai repris du poil de la bête. Pas facile de quitter Luna-Park quand les jours raccourcissent et qu’on vit sur terre, pas facile de changer d'échelle. Je me suis réhabitué à la monotonie du centre du monde. La guerre d'Irak je sais où c'est, mais les chiens écrasés de la presse quotidienne essayent d'attirer mon attention. Dois-je lire le rapport Camdessus et apprendre les faiblesses des PME française à l'exportation ? Dois-je me persuader que c'est bien fini, que notre place, la française, on nous l'envie, que l'Inde devient le premier producteur mondial d'acier, que les parfumeurs français se cachent sur la cinquième avenue derrière Nicole Kidman. Dois-je demander la nationalité australienne ? Un gamin vient d’assassiner ses parents, ses frères et soeurs. Pour de vrai, en France. Plus besoin d’aller loin pour les dingues. Here they are. Les commentaires vont bon train. Il avait vu un film d’horreur, non, un film pour enfant, non, il était accro aux jeux vidéo. Nous entrons dans la concurrence avec les mêmes armes qu’outre-Atlantique. Mondialisme oblige. Et si j’ai revu des photos d’Américains favorables au port d’arme dans les WC chez Thierry, là où il entrepose « Le monde II », ce torchon publicitaire, je n’ai pas été très impressionné. Les Américains font ce genre d’enquête chez nous à propos des beaufs alcooliques tueurs de la route.

Nous voilà tous égaux, tous dans la compétition. Pour ma part, je me planque, je ne suis guère bagarreur, je compte les points. Je cherche un job rémunéré d'observateur. J'ai passé la première annonce. On verra bien.

Mais je le confesse : New-York, c’est autre chose. Et même si je n’ai pas eu le temps de trouver mon canapé au bord de l’Hudson, de m’affaler dedans (je l’imagine encore confortable bien qu’ayant vécu), ni d’y voir une dernière fois le panorama de Manhattan, c’est autre chose.
On n’a jamais assez de temps.
par Marc Grousset publié dans : Ailleurs
Mardi 3 juin 2008
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Il n'arrête pas de gueuler, de tambouriner, de chialer. Depuis qu'on est monté, il emmerde le monde, pour le bonheur de sa mère. On sent bien qu'un enfant, pour elle, c'est un aboutissement, comme un voyage en Inde. De même qu'on y supporte mieux la diarhée (il faut bien payer le prix du dépaysement), de même l'enfant-roi ne supporte aucune remarque, il doit s'exprimer, laissons-le s'épanouir... tu parles !


Alors ça dure et ça m'énerve. Je vais lui coller une baffe. Et expliquer à la mère qu'un enfant a avant tout le droit de se taire, et de ne pas embêter la maman fatiguée du siège de derrière, qui essaye de s'endormir avec un bien trop jeune pour emmerder le monde.


La mère de l'emmerdeur lui parle. Elle est seule, on a beau être cinquante, elle est seule. Oui mon amour, oui mon chéri, calme-toi, on va arriver. Tu parles. Encore au moins trois heures.


Il se met à crier « Aïe » . Je crie de même.


« Aïe ». De plus en plus fort.


Il continue.


Moi aussi.


Je gueule : « Vous allez le faire taire votre malpoli ou dois-je m'en charger ? »


Silence radio.


Ils descendent à Paris. Ouf.


On repart.


Une grand-mère digne et bourgeoise comme une commerçante dans la décoration me dit : « Bravo monsieur, vous nous avez tous soulagés ».


Des fois, je suis un héros.

par Marc Grousset publié dans : Ailleurs
Dimanche 1 juin 2008
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« La certitude du vide est assez envahissante, surtout après, au retour. » Lovan J. Croft

Il y a presque vingt ans, je voulais écrire une somme formidable sur New-York. Mais je n'ai jamais réussi à reprendre mes notes et à en sortir quoi que ce soit. J'avais intitulé ça « Mauvaises nouvelles du nouveau monde ».
Nous avons fait comme prévu. Au lieu de reprendre exactement le même chemin par PennStation et le train direct pour Newark International Airport, nous avons fait quelques pas sous l’ancienne catastrophe. Tout y est presque effacé mais les âmes y flottent encore. Les passants ne pensent qu’à ça et les vendeurs de bidules touristiques ont des cartons complets d’images du 11 septembre, comme au bon vieux temps de la production à la chaîne. Un monument garde en stock les noms des victimes. J’ai trop l’habitude de passer en vélo devant les souvenirs des enfants du village en 14-18 pour être étonné. Une sorte de vaccination culturelle. C’est terrible. C’est fini. C’est fait. Le ciel est bleu et la place est claire. Un moignon d’escalier en béton a été conservé, ainsi qu’une espèce de croix en poutrelles d’acier. Des affiches du plus mauvais goût montrent les pompiers en sauveurs, un noir, deux blancs, de la couleur.
Et puis le vide.
Les deux sœurs et les fourmis en leurs coeurs, et dans les livres souvenirs sur la date fatidique ou l’architecture des jumelles, sur les grandes photos des déflagrations, on peut voir ceci, au milieu des blocs de pierres qui tombent : des corps. Un tronc sans jambe, un tronc sans bras. Celui qui regarde bien verra. Tout est couché sur le papier. Il n’y a plus rien aujourd’hui. Pas même la poussière. On reconstruit déjà alentours. La nouvelle gare est en contrebas, même nombre d’escalators, et les distributeurs automatiques de billets de trains sont toujours aussi compliqués. Je n’ai vu ni Alexandre Adler ni Beigbeder. Je pense qu’ils ne sont jamais venus. Y-a-t-il encore de la poussière d’amiante dans l’air ?
Le train démarre. Adieu le trou. Des Texanes et des Texans parlent fort, nous voyageons sous l’Hudson.
Dans la plaine de l’autre côté, New Jersey, toujours les immondices, les ponts vers le ciel et les avions qui viennent et qui volent et qui vont. Les poutrelles d’acier s’assemblent comme des légos™ dans les grands bras des grands Américains. Des mécanos™ efficaces.

Retour à l’aéroport. Enregistrement, bagages, jolies japonaises. Embarquement, sécurité. Je retire mes chaussures, ma ceinture, tout ce qui fait la dignité de l’homme pudique qui transpire. La machine ne découvre rien de terrorisant en moi, je me rhabille, le sas est passé. Derrière les bais, je vois Manhattan au loin, la nuit qui l’écrase et les lueurs des avions dans le ciel. Un toutes les trois minutes, trois lumières les unes derrière les autres. J’ai envie de revenir, de rester, d’être étranger.

On a repris l'avion dans l'autre sens et la nuit a fini par gagner le combat. Les saisons ont changé et le froid et l'automne. On venait d'ailleurs et le RER B, et Paris, et la Gare, et l'inverse. Austerlitz ressemblait à la France, à moitié reconstruite et pas terminée. Retour à l’échelle des maquettes d’enfants. 1/72ème. Échelle humaine sans folie, échelle traditionnelle. C’était rassurant. Mais pas de quoi déchaîner l’enthousiasme. On était assommé et les yeux piquaient. C'était bien trop court c'était comme en rêve. On a appelé nos amis pour les remercier encore. Le prix du prochain billet nous séparait un peu et mes photos allaient constituer des preuves à charge. C'est bien moi sur l'autoportrait au miroir déformant à Times Square. Une manière impressionniste de tourner le dos à la publicité. J'y étais.

Aller, venir à New-York. Quand je pense que certains n’ont pas ce privilège et que d’autres y vont si souvent qu’ils en ont perdu l’enthousiasme.
par Marc Grousset publié dans : Ailleurs
Samedi 31 mai 2008
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« C'est une saison qui n'existe qu'au nord de l'Amérique » Joe Dassin

C'est l'été indien. La lumière est plus courbe qu'en été, l'air moins lourd et moins épais, l'humidité se fait légère, mais il fait trop beau pour que ce soit vrai. Il fait déjà bien trop jour pour nos horloges internes, alors en plus la chaleur... Le soleil nous accueille dans l'axe de l'avenue, plein sud. Les façades s'illuminent, mais il n'est que deux heures de l'après-midi. Ça grouille. Un cardiologue urbain s'en inquiéterait, mais les experts économiques doivent jubiler : ça sent la croissance, ça s'affaire, ça roule, ça vend, ça achète, on ne compte déjà plus les offres, les camelots, la surenchère, les publicités plein champ de vision. On ne compte déjà plus. Les taxis jaunes continuent la ronde infernale, ils sont majoritaires, ils dictent leur loi. On klaxonne moins qu'avant mais faut dire qu'on klaxonne.
Nous montons vers Times Square, la Mecque du néon. Nous nous organisons. Laisser nos valises à un ami parisien qui travaille là, et que l'on rejoindra plus tard, car c'est lui qui va nous héberger. Montrer patte blanche aux Noirs de la sécurité de son immeuble, se faire photographier, passeport et tutti quanti. Fichés pour la deuxième fois. Formalité. Déjà ressortis, à nouveau la rue. Il faut manger. Un deli. Tout est comestible. Je ne reconnais plus les pièces américaines, je confonds celles de 25 cents et celles de 10, enfin, peu importe. On mange des salades de fruits, des morceaux de melons, un sandwich mexicain, on a faim on mange. On est déjà contaminé. C'est bon. C'est vraiment bon. Ce n'est pas la dictature du ventre vide qui se satisfait d'un rien. Sans vraiment choisir, on a bien mangé.
La diversité des visages se confond dans l'allure : tout le monde est pressé. Inutile d'essayer de prendre du recul dans une ville verticale. Alors on marche. Il ne faut jamais oublier la première impression. Cette petite perdition, l'inconnu de la prochaine avenue, les perspectives des rues transversales, les cônes oranges et blancs qui servent de cheminées à ces égouts volcaniques en éruption permanente. C'est qu'elle chauffe cette ville. De l'intérieur même. J'espère qu'en me réveillant, demain, j'aurais l'impression d'être chez moi, à Montélimar, et qu'en sortant du lit je pourrais me dire « mais non putain, t'es à New-York, quelle heure est-il ? ». Il sera quinze heures, on aura perdu une journée, on calculera l'heure française pour s'émerveiller de s'être levés au début de notre nuit.
Et finalement non. Chaque jour, on a fait un effort pour en avoir pour notre argent, le temps était compté.
La première impression. La virginité du regard, celle des pas encore habitués. Je ne reconnais pas grand-chose. Les magasins ont valsé autant que les étiquettes. Mais le plus étonnant est dans l'habillement des New-Yorkais. D'où sortent-ils ? Du même avion que nous ou quoi ? Où sont donc ces secrétaires pressées, en tailleurs noirs, collants blancs, chaussettes vertes et écharpes rouges, courant vers la première bouche de métro en baskets ? Qu'est devenu le si mauvais goût, ce goût du pittoresque que j'espérais pouvoir facilement critiquer tant ma préférence va, sans aucun doute, à la facilité des comparaisons ? Rien. Enfin si, une, une seule secrétaire gros shewing-gum plein la gueule et les fesses et les seins, multicolore et Pinder dans votre ville, un soir, vers Wall Street. J'en viens presqu'à croire que le mauvais goût a fini dans l'effondrement des tours mais c'est impossible. L'éloignement s'est rapproché. Oh, je sais bien que c'est juste New-York, Boston peut-être, San Fransisco sans doute, mais pas grand-chose de plus. Ici, les magasins sont parisiens, espagnols, italiens. Mêmes gammes de vêtements, mêmes panoplies d'hommes sérieux. Mêmes chaines. Mêmes enseignes. Qu'on arrête de nous parler de différences culturelles. Et ce n'est qu'un début. Ce n'est que demain que je goûterai un vrai café. Pas la pisse joviale du sourire des serveuses trop blondes d'autrefois. Un vrai café mais pas dans une vraie tasse, dans un gobelet avec une paille et un couvercle. Ouf. La civilisation a encore des batailles à gagner. Mais quand même, quel choc ces premières heures...
La civilisation parlons-en. Nous marchons dans le plus grand magasin du monde. Enfin peut-être plus, peut-être détrôné par un quelconque magnat d'un quelconque empire dans une autre ville d'un autre pays en Asie. Mais un sacré magasin gigantesque. On y vend tout, on y vend. Vivre et vendre semblent synonymes. Good l'adjectif, goods les produits. Good goods. Nous traversons le rez de chaussée qui n'existe pas (on commence au premier étage chez les Anglais, je le précise pour le dernier de la classe). Si tout n'était pas aussi bien rangé, aussi rutilant, aussi rationnel, aussi feutré aussi, si les sourires se faisaient un peu plus bancals, les femmes voilées et le soleil de plomb, avec un peu de conditionnel on se retrouverait à Casablanca, dans une casbah improbable où la vie des artisans dépend du porte-monnaie des touristes. Une grande noire maquillée en 1978 retient la femme qui m'accompagne et lui propose un wonderful new make-up. La pauvre me cherche du regard, « qu'est-ce qu'elle me veut encore celle-là ? ». Mais rien, courage, fuyons. Fuir, fuir. Ascenseur, premier étage. Fuir. Des canapés en cuir, en bois, de l'exotisme, et pas de fenêtre. Pas question de se rincer l'oeil. Concentrez-vous sur ce qui se vend. Un vendeur me propose son aide. Je refuse poliment. Je me vois mal rentrer à Limoges avec un canapé oversize dans ma cuisine. On me tend des coupons, on m'apostrophe, on me complimente. Je sais bien que j'ai les yeux à la place des joues et que la fatigue creuse son sillon sur ma gueule pour se venger de mon départ. Et le syndrome américain fait son trou. Je complexe. Ça y est. Ça vient. Je me sens dérisoire, minuscule, pauvre et sans le sou. Ils viennent de m'avoir. Je viens du tiers-monde même si le tiers-monde est à deux pas. Je suis un étranger, voilà ce qu'ils veulent me dire. Je ne suis pas assez fétichiste et pourtant, je n'ai pas assez de besoins mais quand même, je ne dépense pas assez mais j'aimerais bien. Seulement mon vieux fond catholique et ma mère rappliquent : l'argent, quelle saloperie ! Ma réussite sociale, hum, en bandoulière, je me sens minable. C'est une compilation à succès : la fatigue, l'échelle, Limoges. Ôh, c'est pas qu'on est des imbéciles ma femme et moi, elle est bardée de diplômes utiles et moi d'inconstance ! On pourrait vous en montrer ! Le virus de la compétition nous irrigue un peu, enfin surtout moi, parce qu'elle, la voilà qui sature. On rentre j'en ai marre. J’ai l’impression de ne plus être très clair à l’intérieur.

On rentre.

La nuit monte. La nuit monte. Elle sort des égoûts, elle s'extirpe du métro et vient jouer son rôle à l'heure dite alors que là-haut, en levant les yeux, on voit bien qu'il fait encore jour. Et pour peu que l'on arrive à se hisser à l'Empire State Building avec les touristes locaux ou au Rockefeller Center quand on est bien habillé, on verra la nuit couler noire d'encre et brouillard sombre dans les avenues en contrebas, tout en savourant le soleil qui ne s'offre plus qu'aux privilégiés de la hauteur, de l'altitude. Pas d'effets spéciaux, juste un autre écosystème.
Mais déjà les néons remplacent le manque, l'incertain. Nous reprenons des couleurs, nous récupérons nos bagages, notre ami est heureux ce soir, il ne finira pas trop tard, et puis c'est vendredi, c'est la fin de semaine. Il nous rejoindra effectivement chez lui vers dix heures. Et demain, le week-end, il pourra aller au bureau en jeans de neuf heures à seize heures seulement, et enfin on discutera de l'économie et des bienfaits de l'Amérique jusqu'à dimanche soir inclus. Mais j'anticipe. Les valises roulent. La dame derrière la vitre du métro nous donne nos billets. Des billets à bande magnétique. Quel progrès. Les jetons, les tokens antédiluviens ont disparu. On a même l'impression que la propreté a réussi à jeter ses bases à l'entrée du métro. Que s'est-il passé ?
On est pressé, on en a marre. Le décalage nous claque. Tout est trop, ça suffit comme ça, rideau, arrêtez un peu, on veut juste se reposer ! Merde alors ! Arrêtez les cours de la bourse au moins pour nous, ou diminuez la taille de la police et les couleurs criardes qui crient (sic) le NASDAQ en pleine rue !
Escalator, ligne Q, direction Brooklyn, soulever les valises, se dépêcher et puis la musique. Un attroupement, un groupe, rock folk. Ça sonne. Ah, merci c'est vrai, New- York, c'est la musique ! Plus rien dans la rue mais le métro organise son petit festival ! Un petit groupe qui joue comme des pros. On s'arrête, on aime tout de suite. Loin des amateurs français. Le public savoure, les gens se l'avouent. On se regarde, on se sourit. Quelque chose passe. Basse électrique, batterie, guitare acoustique et rythmique électrique. Djembé. Un peu inutile celui-là. Mais bon. Il doit avoir douze ans. Les autres en ont peut-être quatorze, quinze. La petite nana qui chante ses textes et joue sa musique nous propose d'aller sur son site et d'acheter ses CDs. Adolescents noirs. Ils possèdent cette fabuleuse qualité d'avoir effacé en un morceau tout ce qui commençait à m'étrangler. Je ne suis plus d'un quelconque tiers-monde, la fatigue m'a quitté, nous voilà au concert gratuitement et personne ne joue comme cela au même âge ailleurs et  même si c'est pas vrai je m'en fous. Combien de groupes ai-je autrefois croisés à faire la manche dans New-York avec de la musique plein les doigts ? Pax americana, professionalism. Les deux rappeurs dans un wagon quelques jours plus tard auront beaucoup moins de succès. Contrairement aux faux-semblants, à New-York en tout cas, on connaît la musique. Nous nous attardons encore jusqu'au prochain morceau. L'idée même de l'heure est un concept fumeux. Il est deux heures du matin à mon horloge interne, et ma batterie, pourtant performante, doit contenir à peine 20% de son énergie, j'ai bien le droit à la métaphore cybernétique, il y a plein d'ordinateurs ici, toutes les oreilles sont connectées au dernier walkman d'Apple™, je pense à noter deux trois choses sur le niveau de vie, et je regarde les types derrière sur leurs échafaudages, en train de refaire lentement mais sûrement les céramiques du métro. Tout se confond. Si j’avais des écouteurs sur les oreilles, ce serait le technicolor™ assuré, parorama et plans rapprochés.
Confondre, confondre.
Ne pas confondre le local et l'express. Sur la même ligne circulent des trains lents s'arrêtant à chaque station et d'autres n'en reliant que certaines, plus éloignées. Les yeux me piquent, il faudrait dormir. On roule. Les New-Yorkais sont tout à coup d'une sérénité asiatique, et nombre d'entre eux sont asiatiques, ça tombe bien. Sans prendre le soin de compter, les blancs, les noirs, les jaunes sont à parts égales en sous-sol. Bien entendu, on ne se mélange pas. Les lois de Nuremberg interdisant les mariages « interraciaux » ont été levées en 1967, à une époque où l'on allait presque déjà sur la lune... Tout cela en dit long sur l'espace constant qui maintient la science loin des consciences et ici de certaines lois, et de la ruine des âmes qui en découle parfois. Je remarque que les Chinois et surtout les Chinoises n'ont plus cet aspect voûté qu'ont toujours les Mexicains. Les femmes ont fière allure et se font sexy, mais il est inutile de rêver d'elles, on se marie entre soi, et les mariages chinois et les limousines blanches et les photographes qui les accompagnent de Canal Street, Chinatown jusqu'à Central Park après-demain en seront la preuve. Belles dentelles et sacrements. Quoique. On verra quelques femmes asiatiques avec des Blancs privilégiés. J'étais plongé dans ce genre de pensées quand un contre-exemple entra dans mon champs de vision. Un homme noir et une femme blanche, partageant la fatigue d'une journée et une poussette pleine, rentraient chez eux. Quelque chose en moi me disait que ce type n'avait rien d'américain. Un Antillais, peut-être. En sortant à la même station, ils nous ont aidé à trouver notre chemin. Et Pablo confirmait mon pressentiment. Plutôt latino que Panthère noire, voilà l'histoire. Ces deux-là nous serrèrent la main, en imaginant que l'on allait se revoir puisqu'ils connaissaient nos hôtes et que l'on était voisin. Combien de fois m'a-ton fait le coup aux États-Unis ? Combien de fois ai-je cru revoir ceux qui me promettaient sans sourciller qu'effectivement, nous étions plus ou moins promis à une sorte d'amitié ? Et puis rien. Le néant. On a autre chose à faire qu'à se revoir. Le temps presse les embryons.
C’est le problème de l’aboutissement. C’est sans doute la règle des voyages. C’est pour cela que je vais essayer d’aller à la rencontre de la promesse de Guillermito, un lieu magique connu des connaisseurs dont il a bien voulu me faire bénéficier : un canapé sur un quai de l’Hudson, vers la 42ème. J’aime les canapés solitaires, je m’y tire l’autoportrait. Il y en avait un autrefois près d’un wagon à bestiaux vers la gare Montparnasse. Un autre, magnifique, dont les accoudoirs remontaient vers le ciel, dans une décharge publique à Pantelleria, au large de la Sicile. J’aurais bientôt mon canapé New-Yorkais. Nous sommes arrivés, nous sommes arrivés.
par Marc Grousset publié dans : Ailleurs
Vendredi 30 mai 2008
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