« C'est une saison qui n'existe qu'au nord de l'Amérique » Joe Dassin
C'est l'été indien. La lumière est plus courbe qu'en été, l'air moins lourd et moins épais, l'humidité se fait légère, mais il fait trop beau pour que ce soit vrai. Il fait déjà bien trop jour
pour nos horloges internes, alors en plus la chaleur... Le soleil nous accueille dans l'axe de l'avenue, plein sud. Les façades s'illuminent, mais il n'est que deux heures de l'après-midi. Ça
grouille. Un cardiologue urbain s'en inquiéterait, mais les experts économiques doivent jubiler : ça sent la croissance, ça s'affaire, ça roule, ça vend, ça achète, on ne compte déjà plus les
offres, les camelots, la surenchère, les publicités plein champ de vision. On ne compte déjà plus. Les taxis jaunes continuent la ronde infernale, ils sont majoritaires, ils dictent leur loi. On
klaxonne moins qu'avant mais faut dire qu'on klaxonne.
Nous montons vers Times Square, la Mecque du néon. Nous nous organisons. Laisser nos valises à un ami parisien qui travaille là, et que l'on rejoindra plus tard, car c'est lui qui va nous
héberger. Montrer patte blanche aux Noirs de la sécurité de son immeuble, se faire photographier, passeport et tutti quanti. Fichés pour la deuxième fois. Formalité. Déjà ressortis, à nouveau la
rue. Il faut manger. Un deli. Tout est comestible. Je ne reconnais plus les pièces américaines, je confonds celles de 25 cents et celles de 10, enfin, peu importe. On mange des salades de fruits,
des morceaux de melons, un sandwich mexicain, on a faim on mange. On est déjà contaminé. C'est bon. C'est vraiment bon. Ce n'est pas la dictature du ventre vide qui se satisfait d'un rien. Sans
vraiment choisir, on a bien mangé.
La diversité des visages se confond dans l'allure : tout le monde est pressé. Inutile d'essayer de prendre du recul dans une ville verticale. Alors on marche. Il ne faut jamais oublier la
première impression. Cette petite perdition, l'inconnu de la prochaine avenue, les perspectives des rues transversales, les cônes oranges et blancs qui servent de cheminées à ces égouts
volcaniques en éruption permanente. C'est qu'elle chauffe cette ville. De l'intérieur même. J'espère qu'en me réveillant, demain, j'aurais l'impression d'être chez moi, à Montélimar, et qu'en
sortant du lit je pourrais me dire « mais non putain, t'es à New-York, quelle heure est-il ? ». Il sera quinze heures, on aura perdu une journée, on calculera l'heure française pour s'émerveiller
de s'être levés au début de notre nuit.
Et finalement non. Chaque jour, on a fait un effort pour en avoir pour notre argent, le temps était compté.
La première impression. La virginité du regard, celle des pas encore habitués. Je ne reconnais pas grand-chose. Les magasins ont valsé autant que les étiquettes. Mais le plus étonnant est dans
l'habillement des New-Yorkais. D'où sortent-ils ? Du même avion que nous ou quoi ? Où sont donc ces secrétaires pressées, en tailleurs noirs, collants blancs, chaussettes vertes et écharpes
rouges, courant vers la première bouche de métro en baskets ? Qu'est devenu le si mauvais goût, ce goût du pittoresque que j'espérais pouvoir facilement critiquer tant ma préférence va, sans
aucun doute, à la facilité des comparaisons ? Rien. Enfin si, une, une seule secrétaire gros shewing-gum plein la gueule et les fesses et les seins, multicolore et Pinder dans votre ville, un
soir, vers Wall Street. J'en viens presqu'à croire que le mauvais goût a fini dans l'effondrement des tours mais c'est impossible. L'éloignement s'est rapproché. Oh, je sais bien que c'est juste
New-York, Boston peut-être, San Fransisco sans doute, mais pas grand-chose de plus. Ici, les magasins sont parisiens, espagnols, italiens. Mêmes gammes de vêtements, mêmes panoplies d'hommes
sérieux. Mêmes chaines. Mêmes enseignes. Qu'on arrête de nous parler de différences culturelles. Et ce n'est qu'un début. Ce n'est que demain que je goûterai un vrai café. Pas la pisse joviale du
sourire des serveuses trop blondes d'autrefois. Un vrai café mais pas dans une vraie tasse, dans un gobelet avec une paille et un couvercle. Ouf. La civilisation a encore des batailles à gagner.
Mais quand même, quel choc ces premières heures...
La civilisation parlons-en. Nous marchons dans le plus grand magasin du monde. Enfin peut-être plus, peut-être détrôné par un quelconque magnat d'un quelconque empire dans une autre ville d'un
autre pays en Asie. Mais un sacré magasin gigantesque. On y vend tout, on y vend. Vivre et vendre semblent synonymes. Good l'adjectif, goods les produits. Good goods. Nous traversons le rez de
chaussée qui n'existe pas (on commence au premier étage chez les Anglais, je le précise pour le dernier de la classe). Si tout n'était pas aussi bien rangé, aussi rutilant, aussi rationnel, aussi
feutré aussi, si les sourires se faisaient un peu plus bancals, les femmes voilées et le soleil de plomb, avec un peu de conditionnel on se retrouverait à Casablanca, dans une casbah improbable
où la vie des artisans dépend du porte-monnaie des touristes. Une grande noire maquillée en 1978 retient la femme qui m'accompagne et lui propose un wonderful new make-up. La pauvre me cherche du
regard, « qu'est-ce qu'elle me veut encore celle-là ? ». Mais rien, courage, fuyons. Fuir, fuir. Ascenseur, premier étage. Fuir. Des canapés en cuir, en bois, de l'exotisme, et pas de fenêtre.
Pas question de se rincer l'oeil. Concentrez-vous sur ce qui se vend. Un vendeur me propose son aide. Je refuse poliment. Je me vois mal rentrer à Limoges avec un canapé oversize dans ma cuisine.
On me tend des coupons, on m'apostrophe, on me complimente. Je sais bien que j'ai les yeux à la place des joues et que la fatigue creuse son sillon sur ma gueule pour se venger de mon départ. Et
le syndrome américain fait son trou. Je complexe. Ça y est. Ça vient. Je me sens dérisoire, minuscule, pauvre et sans le sou. Ils viennent de m'avoir. Je viens du tiers-monde même si le
tiers-monde est à deux pas. Je suis un étranger, voilà ce qu'ils veulent me dire. Je ne suis pas assez fétichiste et pourtant, je n'ai pas assez de besoins mais quand même, je ne dépense pas
assez mais j'aimerais bien. Seulement mon vieux fond catholique et ma mère rappliquent : l'argent, quelle saloperie ! Ma réussite sociale, hum, en bandoulière, je me sens minable. C'est une
compilation à succès : la fatigue, l'échelle, Limoges. Ôh, c'est pas qu'on est des imbéciles ma femme et moi, elle est bardée de diplômes utiles et moi d'inconstance ! On pourrait vous en montrer
! Le virus de la compétition nous irrigue un peu, enfin surtout moi, parce qu'elle, la voilà qui sature. On rentre j'en ai marre. J’ai l’impression de ne plus être très clair à l’intérieur.
On rentre.
La nuit monte. La nuit monte. Elle sort des égoûts, elle s'extirpe du métro et vient jouer son rôle à l'heure dite alors que là-haut, en levant les yeux, on voit bien qu'il fait encore
jour. Et pour peu que l'on arrive à se hisser à l'Empire State Building avec les touristes locaux ou au Rockefeller Center quand on est bien habillé, on verra la nuit couler noire d'encre et
brouillard sombre dans les avenues en contrebas, tout en savourant le soleil qui ne s'offre plus qu'aux privilégiés de la hauteur, de l'altitude. Pas d'effets spéciaux, juste un autre
écosystème.
Mais déjà les néons remplacent le manque, l'incertain. Nous reprenons des couleurs, nous récupérons nos bagages, notre ami est heureux ce soir, il ne finira pas trop tard, et puis c'est vendredi,
c'est la fin de semaine. Il nous rejoindra effectivement chez lui vers dix heures. Et demain, le week-end, il pourra aller au bureau en jeans de neuf heures à seize heures seulement, et enfin on
discutera de l'économie et des bienfaits de l'Amérique jusqu'à dimanche soir inclus. Mais j'anticipe. Les valises roulent. La dame derrière la vitre du métro nous donne nos billets. Des billets à
bande magnétique. Quel progrès. Les jetons, les tokens antédiluviens ont disparu. On a même l'impression que la propreté a réussi à jeter ses bases à l'entrée du métro. Que s'est-il passé ?
On est pressé, on en a marre. Le décalage nous claque. Tout est trop, ça suffit comme ça, rideau, arrêtez un peu, on veut juste se reposer ! Merde alors ! Arrêtez les cours de la bourse au moins
pour nous, ou diminuez la taille de la police et les couleurs criardes qui crient (sic) le NASDAQ en pleine rue !
Escalator, ligne Q, direction Brooklyn, soulever les valises, se dépêcher et puis la musique. Un attroupement, un groupe, rock folk. Ça sonne. Ah, merci c'est vrai, New- York, c'est la musique !
Plus rien dans la rue mais le métro organise son petit festival ! Un petit groupe qui joue comme des pros. On s'arrête, on aime tout de suite. Loin des amateurs français. Le public savoure, les
gens se l'avouent. On se regarde, on se sourit. Quelque chose passe. Basse électrique, batterie, guitare acoustique et rythmique électrique. Djembé. Un peu inutile celui-là. Mais bon. Il doit
avoir douze ans. Les autres en ont peut-être quatorze, quinze. La petite nana qui chante ses textes et joue sa musique nous propose d'aller sur son site et d'acheter ses CDs. Adolescents noirs.
Ils possèdent cette fabuleuse qualité d'avoir effacé en un morceau tout ce qui commençait à m'étrangler. Je ne suis plus d'un quelconque tiers-monde, la fatigue m'a quitté, nous voilà au concert
gratuitement et personne ne joue comme cela au même âge ailleurs et même si c'est pas vrai je m'en fous. Combien de groupes ai-je autrefois croisés à faire la manche dans New-York avec de
la musique plein les doigts ? Pax americana, professionalism. Les deux rappeurs dans un wagon quelques jours plus tard auront beaucoup moins de succès. Contrairement aux faux-semblants, à
New-York en tout cas, on connaît la musique. Nous nous attardons encore jusqu'au prochain morceau. L'idée même de l'heure est un concept fumeux. Il est deux heures du matin à mon horloge interne,
et ma batterie, pourtant performante, doit contenir à peine 20% de son énergie, j'ai bien le droit à la métaphore cybernétique, il y a plein d'ordinateurs ici, toutes les oreilles sont connectées
au dernier walkman d'Apple™, je pense à noter deux trois choses sur le niveau de vie, et je regarde les types derrière sur leurs échafaudages, en train de refaire lentement mais sûrement les
céramiques du métro. Tout se confond. Si j’avais des écouteurs sur les oreilles, ce serait le technicolor™ assuré, parorama et plans rapprochés.
Confondre, confondre.
Ne pas confondre le local et l'express. Sur la même ligne circulent des trains lents s'arrêtant à chaque station et d'autres n'en reliant que certaines, plus éloignées. Les yeux me piquent, il
faudrait dormir. On roule. Les New-Yorkais sont tout à coup d'une sérénité asiatique, et nombre d'entre eux sont asiatiques, ça tombe bien. Sans prendre le soin de compter, les blancs, les noirs,
les jaunes sont à parts égales en sous-sol. Bien entendu, on ne se mélange pas. Les lois de Nuremberg interdisant les mariages « interraciaux » ont été levées en 1967, à une époque où l'on allait
presque déjà sur la lune... Tout cela en dit long sur l'espace constant qui maintient la science loin des consciences et ici de certaines lois, et de la ruine des âmes qui en découle parfois. Je
remarque que les Chinois et surtout les Chinoises n'ont plus cet aspect voûté qu'ont toujours les Mexicains. Les femmes ont fière allure et se font sexy, mais il est inutile de rêver d'elles, on
se marie entre soi, et les mariages chinois et les limousines blanches et les photographes qui les accompagnent de Canal Street, Chinatown jusqu'à Central Park après-demain en seront la preuve.
Belles dentelles et sacrements. Quoique. On verra quelques femmes asiatiques avec des Blancs privilégiés. J'étais plongé dans ce genre de pensées quand un contre-exemple entra dans mon champs de
vision. Un homme noir et une femme blanche, partageant la fatigue d'une journée et une poussette pleine, rentraient chez eux. Quelque chose en moi me disait que ce type n'avait rien d'américain.
Un Antillais, peut-être. En sortant à la même station, ils nous ont aidé à trouver notre chemin. Et Pablo confirmait mon pressentiment. Plutôt latino que Panthère noire, voilà l'histoire. Ces
deux-là nous serrèrent la main, en imaginant que l'on allait se revoir puisqu'ils connaissaient nos hôtes et que l'on était voisin. Combien de fois m'a-ton fait le coup aux États-Unis ? Combien
de fois ai-je cru revoir ceux qui me promettaient sans sourciller qu'effectivement, nous étions plus ou moins promis à une sorte d'amitié ? Et puis rien. Le néant. On a autre chose à faire qu'à
se revoir. Le temps presse les embryons.
C’est le problème de l’aboutissement. C’est sans doute la règle des voyages. C’est pour cela que je vais essayer d’aller à la rencontre de la promesse de Guillermito, un lieu magique connu des
connaisseurs dont il a bien voulu me faire bénéficier : un canapé sur un quai de l’Hudson, vers la 42ème. J’aime les canapés solitaires, je m’y tire l’autoportrait. Il y en avait un
autrefois près d’un wagon à bestiaux vers la gare Montparnasse. Un autre, magnifique, dont les accoudoirs remontaient vers le ciel, dans une décharge publique à Pantelleria, au large de la
Sicile. J’aurais bientôt mon canapé New-Yorkais. Nous sommes arrivés, nous sommes arrivés.
C'est vous qui le dites...