On allait chez des amis de mes parents. Le grand-père avait fait 14/18. Je pensais qu'il avait toujours été vieux. Il
devait être déjà général en 14/18, sur un cheval blanc, avec Napoléon. On confond tout à 6 ans.
Mon père parlait de l'autre guerre.
Les mères avaient des robes légères en Tergal et des ronds multicolores qui résistaient à la machine.
Le bassin aux poissons rouges me fascinait. Il était aussi vieux que le grand-père et des plantes traversaient sa
cuirasse desséchée. Les poissons s'étaient envolés depuis longtemps. J'y faisais mes tranchés à moi, en regardant le vieux et sa canne à côté, sur la terrasse.
Depuis que je suis grand, j'ai lu Junger et ses Orages d'acier. J'y ai pensé quand j'ai vu la gangrène
insecte qui infectait l'aile noire et luisante de mon pigeon, comme une condamnation.
Le vieux là, près de son bassin en ciment foutu et craquelé, ce ne sont pas des pigeons aux ailes pourries qu'il a
vus. Ce sont des types d'à-peine vingt ans, presque bouillis dans les lignes à s'infecter de terre et d'eux-mêmes, en attendant la relève.
par Marc Grousset
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Guerres
Mardi 22 juillet 2008
6
Malgré tout le respect que je porte aux types qui furent massacrés à Omaha Beach au petit matin du 6 juin 44, je me
prends à rêver de jours plus longs.
Il est déjà neuf heures du soir, il faut que je rentre. Grâce aux types cités plus haut, je rentre paisible, plutôt
libre.
Mais j'aimerais que l'on rallonge la durée légale du jour. Mettons, 28 heures. En travaillant toujours huit heures par
jour, ça me permettrait de vivre plus tard, de lire un peu plus, et de ne pas oublier d'aller au cinéma à cause de priorités que d'autres m'ont fixé un jour. Je ne sais plus quand.
Je pourrais, par exemple, revoir le jour du même nom, encore une fois.
À lire, et à
voir.
par Marc Grousset
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Guerres
Jeudi 5 juin 2008
5
Les gens qui auront 64 ans demain ; le 6 juin 2008 ; doivent se sentir encore jeunes. Avec les progrès de la médecine,
la sécurité sociale, les air-bags, les jeans, ils peuvent mâcher quelques chewing-gums sans avoir l'air idiot. Ils roulent dans des voitures plutôt neuves, ils ont plus ou moins réussi
leurs vies. Et c'est leur anniversaire.
64 ans, une vie d'homme, c'est long mais c'est court. Ça n'est plus du tout vieux.
Ces gens-là nous font toucher du doigt un passé que l'on voudrait condamné aux livres d'histoire. Le jour de leur
naissance, des milliers de types se faisaient massacrer sur des plages aujourd'hui sereines. Les bunkers ont pris un coup de vieux, et les tags qui les décorent n'ont rien pour les rajeunir. Les
quelques canons abandonnés sont rouillés depuis longtemps, les cratères de la Pointe du Hoc servent de toboggans à des enfants pour l'instant innocents.
J'ai pourtant l'impression qu'avec les gens de soixante-quatre ans, on touche une époque qui a réellement existé. Sans
compter tout ceux qui ont plus de cinquante six-ans.
À lire, et à
voir.
par Marc Grousset
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Guerres
Jeudi 5 juin 2008
4
L'autre soir, on me dit « Ce soir, il y a la seconde guerre mondiale en couleur à la télé ». Il était trop tard pour
voir l'émission. Je n'ai vu que la fin.
La guerre en couleur, le passé en couleur.
Découvrir cette invraisemblable ressemblance avec ces gens, ces rues, ce temps-là. Découvrir les champs de blé
d'Okinawa, voir pour de bon un P47-D envoyer ses huit roquettes sur un train en France, voir des parisiennes de 1944 aussi maquillées que celles d'hier soir.
C'était donc vrai, la guerre, celle que l'on taisait en noir et blanc, celle qui se faisait mythologie, celle qui
n'était qu'oubli.
Elle vit dans la couleur.
Ces gens sont nous. Ni téléphone portable, ni Internet. Ils sont nous. Aucune mutation génétique pour les confiner
dans une altérité granuleuse, aucun progrès technologique pour éloigner l'horreur et le désarroi. Ils sont nous et transforment le temps en un étrange conditionnel passé auquel personne
n'échappe.
Et si les pavés sont dorénavant scellés dans du béton blanc, et si les rues se font piétonnes, et si le blé pousse
plus haut, plus droit, et si même le temps s'arrête pour nous dépasser moins, la couleur du passé nous rappelle l'évidence : rien n'a vraiment changé.
par Marc Grousset
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Guerres
Mardi 13 mai 2008
3
C'est vous qui le dites...