L'autre jour aux puces j'ai acheté un télescope pour trois fois rien. Il manquait le trépied pour le soutenir, mais
j'en ai un vieux qui fait l'affaire. Je pourrais regarder les voisins le soir mais je préfère la lune. Ça fait deux soirs déjà. La lune en juin, presque pleine, et de près, lumineuse au bout de
ma longue vue rayée, mais claire et palpitante, couverte de cratères, de cailloux brillants, presque ronde car pas tout à fait pleine, est-elle vide en son centre ? Et pourquoi ne tourne-t-elle
pas ? Pourquoi est-elle si lente ? Et qu'est-ce qu'elle fait là ? Et pourquoi n'est-elle pas attirée par la terre ? À quoi sert-elle ?
Je regarde ma femme qui dort, gâteau au four et presque près. Dans trois mois, le deuxième. Il fait chaud, le ventre
rond qui bouge. Et la lune au bout du télescope. Quel rapport entre le ventre rond qui dort et la lune qui paresse à dix fois le tour de la terre de ma fenêtre ? Elle est énorme dans ma lunette.
Sans doute encore plus grosse en vrai. Et pourquoi n'y retourne-t-on pas ? Et les Russes y ont-ils installé une base secrète ? Les cratères sont-ils plus gros sur la face cachée ? Est-ce par
pudeur ?
Mon gamin est caché derrière la porte. Impossible de dormir sous la chaleur. Il en redemande. Un sursis avant la nuit.
« Je peux regarder la lune ? ». Le petit regarde la lune. La lumière blanche dilate son iris noir. Ça le fait rigoler.
Il regarde la lune. Il trouve ça très beau. « Est-ce qu'on pourra y aller un jour ? » me demande-t-il. En fait, il
pose la question comme on demande une autorisation. Bien sûr qu'on pourrait y aller un jour. C'est pas interdit. C'est juste impossible. Peut-être que dans soixante-dix ans des milliardaires
vietnamiens s'offriront des alunissages ahurissants. Mais c'est peu probable. On n'aura plus de quoi envoyer des fusées dans l'espace. « Y'a plus personne qu'habite là-bas ? » Non. Tout le monde
est venu habiter sur terre. « Mais pourquoi ? » Parce qu'il n'y avait plus d'eau. Et pas moyen de fabriquer des guitares électriques.
Ah qu'il me répond. Ah. Ben oui, y'a pas d'eau sur la lune, sinon, on la verrait. Je lui dis qu'il y a de la glace de
l'autre côté, mais qu'on ne la verra jamais. Alors comment on le sait ?
L'angle des rayons du soleil la découpe en bas à gauche comme une crêpe dont la pâte aurait eu trop de grumeaux. Voir
la lune ronde en l'air, des oiseaux noirs glissant par devant, j'ai l'impression de voir la terre en l'air, à l'inverse, de mieux nous imaginer posés sur l'eau, sur les grandes îles au milieu,
dans l'attente.
On devrait peut-être financer l'achat des télescopes pour toutes les familles avec enfants. Ce genre de superflu
redonnerait un peu d'espoir aux gens sans imagination, et surtout de la perspective.
C'est vous qui le dites...